Introduction
à la nuit richaldienne

 

 

Félicien Lalauze

 

 

Entretien imaginaire avec l’auteur à travers son œuvre
Qui êtes-vous André de Richaud ?

 

 

 

 

- Je ne suis jamais né. (1)?

- Et pourtant il est mort à l’hôpital Saint-Eloi de Montpellier le 29 septembre 1968.

- Je ne suis jamais né.

- Plus terrible que le « Famille, je vous hais » de Gide, plus profond que le « Je est un autre » de Rimbaud. Serait-ce la réponse à la pythie de Delphes « Connais-toi toi-même », un aphorisme à la Montaigne comme « Philosopher c’est apprendre à mourir », ou un apophtegme pascalien comme le roseau pensant ou la prédestination ?

« Je ne suis jamais né », c’est d’abord le cri d’un cœur au bord des lèvres.


- Diamant au fond de la boue
et qui s’écartèle de lueur pour que le chercheur
guide ses pas vers ce râle du désir d’être délivré
O le bonheur de se sentir délivré et lavé
O le bonheur diamant de mourir dans une main sale enfin regardé.(2)

- « Je ne suis jamais né », c’est la douleur d’aimer.

- Depuis mon enfance, l’amour à la main, comme une arme je me promène dans le monde, cherchant un être à frapper. (1)


- Et pourtant, Michel Piccoli et quelques rares amis l’ont porté en terre à Althen des Paluds aux côtés de Corinne Virginie Delliere.

- C’est encore une façon d’apprendre qu’il ne faut pas désespérer de la souffrance car toute volupté fait dans le cœur une place pour la douleur jumelle. (1)



- Corinne Virginie Delliere, sa mère, mère mais femme, veuve éplorée et amante avide. Femme plus que mère ? Comment ne pas penser à Soeren Kierkegaard et l’hapax existentiel, le précédent tragique mais fondateur d’une philosophie de la vie. Certains ont tenté de la théoriser mais elle n’est pas intrinsèquement systématisable, parce qu’elle procède de l’humain et du sensible, coincée entre le néant et l’infini. Julien Benda a fort bien analysé cela en 1947 dans « Tradition de l’existentialisme ou les philosophies de la vie ». Dans « Il n’y a rien compris », de Richaud écrit : « La métaphysique est une dentelle que tricotent des imbéciles intelligents… » ; mais dès « Comparses », dès ses premiers écrits et notamment dans l’article de « Feu » de 1928 à propos de Léon Daudet, il laisse percer cette assertion fondamentale que lui a peut-être suggéré la lecture de Spinoza.

- Une vague de sang m’entraîne à ma poursuite
Fantôme sans amour aux gestes sans couleurs (2)

- Dans une lettre non datée de Notre Dame de La Rouvière adressée à Robert Morel, à laquelle est annexée une page inédite, il décrit un mort vivant joyeux qui joue à construire sa propre épitaphe.

- Celle qu’il avait trouvé aujourd’hui l’enchantait assez. C’était « il n’y a rien compris ». C’était peut-être un peu vaniteux mais il en était satisfait. Les imbéciles pourraient croire qu’il s’excusait, qu’il était humilié et pourtant c’était le signe d’un orgueil sans bornes. Il avait toujours vécu sur des équivoques. Autant en laisser une après sa mort. Il baignait dans sa mort comme dans une eau saumâtre, bien qu’il sut par il ne savait quel moyen qu’elle était encore lointaine. « Je les ferais chier encore longtemps, se disait-il en se mouchant. Ils m’ont assez fait chier, eux ». Si on lui avait demandé à qui il en avait certainement, il aurait été quinaud. Bien que foncièrement égoïste et méchant, il affectait vis à vis de lui-même de se prendre pour un modèle de tendresse, d’affection et d’attachement. On le trouvait prodigue mais il savait que les cadeaux qu’il faisait, il les faisait pour satisfaire un égoïsme forcené. Il avait besoin, pour vivre, de s’attacher les autres et tous ses amours avaient été impurs. Une boulimie d’âmes il était atteint. Une envie d’avoir tout à lui sans partage. Bref, un être mélancolique et pitoyable mais qui dans le trente sixième dessous de son âme, était à l’insu des autres, un effroyable tyran. Il croyait que les autres venaient à lui, mais c’était lui qui les engluait par des façons parfois charmantes, souvent abominables. (3)

- Belle leçon de lucidité de la part d’un homme qui a passé sa vie à rire de lui-même et à pleurer du mal qu’il pouvait faire aux autres. Michel Piccoli le qualifie de « seigneur ». Jean Daniel, d’un des hommes les plus brillants qu’il ait connu. Edmond Charlot l’évoque avec émotion et admiration dans le souvenir d’Albert Camus et de la révélation que fut, pour les jeunes gens de cette époque, la lecture de « La Douleur ».


- Les gens désagréables, laids et sots seront toujours les maîtres du monde. Ne protestez pas ! je sais ce que je dis. Pour vous, les maîtres du monde, ce sont, par exemple, les grands génies de l’humanité. Il n’ont fait, en général, que souffrir, être malades ou humiliés par leurs contemporains. Le maître du monde, soyez-en persuadé, ce n’est pas l’être qui souffre de tout et en souffre pour les autres, mais celui qui est atteint dans sa vanité, dans sa stupidité blessée, dans son égoïsme, et s’en réjouit sans le savoir. C’est sa raison de vivre. N’oubliez pas qu’on confit les cornichons dans le vinaigre. L’aigreur de celui qui se croit beau, « mais n’est pas apprécié » le réjouit sournoisement. Le raté qui se croit un grand génie méconnu se repaît de sa médiocrité, tandis que le vrai génie souffre jusqu’à sa mort de ne pouvoir réaliser plus. (4)

- Cette lucidité vis à vis de lui-même fut, malgré qu’il en ait, le pire handicap qu’il rencontra dans ses relations avec les autres, avec tous les autres, dans l’expression de sa soif d’amour, à tous les coups, plus forte que l’attrait irrépressible de l’alcool, l’une étant à l’origine de l’autre, à n’en pas douter.


- Les déplorables constructions qu’on peut faire autour d’un être. On trouve ridicule l’être qui s’emballe pour quelqu’un qui ne le mérite pas ; qui s’avilit pour une putain… Alors que si l’on songeait que puisqu’il projette tant de perfections, tant de qualités c’est qu’il les a en puissance donc c’est qu’il est infiniment respectable. (1)


- « La Douleur », roman autobiographique s’il en est, publié en 1931 relate cette expérience existentielle et fondatrice qu’un enfant de huit ans à la sensibilité à fleur de peau a consigné dans le journal que l’instituteur de l’école publique d’Althen des Paluds faisait tenir à ses élèves pendant l’année 1916-1917.

- Le 2 octobre 1917, les allemands sont partis et le 3, maman est morte. Je n’ai pas été cruel avec elle. C’était elle qui devait faire le geste et non pas moi. Otto doit être quelque part en Allemagne. Je donnerai tout pour le revoir. (5)


- Et vous voudriez qu’un enfant de huit ans ne fut pas marqué par ce meurtre symbolique et la rencontre brutale de la beauté de l’amour et de la violence des sens !

- Voilà mon enfer, c’est l’extrême liberté dont je jouis. (1)


- Et Otto le poursuivra. Dans « La Création du Monde », il prend les traits de Dieu. Dans « La Barette rouge », ceux du cardinal. Et dans sa vie…, les mille facettes de sa personnalité, insaisissables.
André de Richaud, petit cousin d’Œdipe, un Oedipe qui a lu Freud et, lucide, se connaît lui-même.

- Ce livre, je ne l’écris que pour m’en faire une prison… (1)

N’avons-nous pas tous notre Delphes, notre nœud de mensonges pour nous aider à tenir tête aux affreuses vérités du monde des autres ? (6)

Je n’ai pas encore trouvé et je ne trouverai pas jusqu’à l’heure de ma mort une manière de m’exprimer qui puisse faire connaître mon âme. Donc vos jugements seront toujours pour moi superficiels. Donc je me moque de vos critiques maladroites.

Ce monde est plein d’infernales contradictions qui ne viennent que de nous. Je ne me plains pas. Je ne revendique rien. Je voulais simplement dire que… (1)

- Oui, simplement dire que…
Tout modestement et en toute humilité…Parler de ce qui broie les tripes, du dicible inaudible parce que trop intime, trop charnel. Peu y sont parvenus, encore moins nombreux sont ceux qui y parviennent, aujourd’hui, malgré le recours à la psychanalyse. Et demain, mais demain que restera-t-il de l’humanité de l’homme ?
Et ceux que « la douleur creuse comme la faim » n’ont jamais été écoutés et peut-être même entendus, même lorsqu’ils sourient, même lorsque, ironiques, ils éclatent de rire devant la bêtise obséquieusement étalée des prêchi-prêcha, cette bêtise offerte comme insigne marque de ce que d’aucuns croient être l’intelligence ou les grands principes et les grands sentiments, la verbosité des ignares qui savent toujours tout sans avoir jamais vécu et souffert.

- L’amer plaisir de relire ce qu’on a écrit et de voir qu’il y a toujours un voile entre notre désir d’être sincère et la chose exprimée. L’écriture n’a jamais été vue d’un bon œil par le Dieu. (1)

- Ecrire c’est se révolter, c’est offrir aux autres l’occasion de se gausser, de tourner en dérision le courage de la lucidité. Serait-ce parce qu’elle est insupportable ?


Né le 6 avril 1907 à Perpignan, il s’éveille à la vie dans le fracas des obus de 1914 qui emportèrent son père le 20 décembre au combat des Marlieu, commune de Neuvilly dans la Meuse, et font éclater la société fragile dans laquelle il grandit.

Orphelin d’un père professeur au lycée de Nîmes, de très petite noblesse dauphinoise, il est ballotté d’une tante religieuse ( du côté de son père) qui a fui la séparation de l’église et de l’Etat en Angleterre, à un grand-père maternel laïcard à l’esprit obtus et un oncle, à jamais inconnu et porteur de rêves, d’évasions, de fuites et d’aventures. Il lui souhaite, à cet oncle, la bonne année puisque ce presque inconnu a été banni par cette famille qui est trop contrainte, qui a trop d’œillères, engoncée dans ses certitudes frileuses. L’enfant a les bravades qu’il peut et qui signifient beaucoup : le sens de l’observation et de la critique, la révolte déjà et le besoin d’évasion.

Jacques Chastenet a décrit dans « Quand le bœuf dansait sur le toit » cette république des illusions et les illusions de cette république qui honore le Soldat Inconnu sous l’Arc de Triomphe de l’Etoile et construit 38 000 monuments sur lesquels elle consigne soigneusement la liste de tous les morts de la commune ou du hameau. Cela pour exorciser cette boucherie inutile, pour refouler le tragique de cette guerre immonde et se convaincre que tout pouvait continuer comme avant, qu’il suffisait de refermer la parenthèse.

Jean-Baptiste Duroselle, en publiant « La Grande Guerre des Français » a ouvert le couvercle de ce pandémonium dont il faudra bien faire l’inventaire pour comprendre le XXème siècle. Oui, les céréales sur pied qu’il fallait moissonner avant la fin de l’été comptaient plus que la « grande patrie », le petit bonheur étriqué de la communauté villageoise, plus que les délires patriotiques de généraux incapables. Et si l’on était obligé d’aller à Berlin, autant s’en débarrasser le plus vite possible ! Et puis ce devait être « la der des der », non ?

Le réel demeure invisible et les idéaux s’effilochent aux lambeaux de la nuit. André de Richaud, faux naïf, nous oblige à chercher à comprendre et à relire les livres d’histoire entre les lignes. Puisque « l’invisible et le réel ne font qu’un », « je ne suis jamais né »… Et peut-être nous avec lui, ne nous en déplaise.

Plus profondément que Joseph Delteil dans « Les Poilus » ou le Jean Giono du « Grand Troupeau », André de Richaud nous plonge dans la surréalité : « l’invisible et le réel ne font qu’un ». Savoir voir le monde tel qu’il est et les hommes et les femmes tels qu’ils sont !… Freud sent encore le souffre, aujourd’hui.

Le surréalisme a été une école littéraire et artistique qui prônait la révolution. Mais la surréalité conduit au constat que la révolution a eu lieu et que nous sommes contraints d’en tirer toutes les conséquences. Rien ne peut plus être comme avant, quand bien même on ferait comme l’autruche. On ne peut pas effacer la douleur, surtout lorsqu’elle est absurde et impose définitivement sa présence ontique en tant que condition intrinsèque de l’existence.

- A mesure qu’il s’élevait dans la vie, le chemin se rétrécissait. Mais comment appeler vie ce buisson d’angoisse, de remords, d’occasions manquées dans lequel il se débattait depuis l’adolescence ? Certes, il avait été paresseux, peu courageux, mais s’il était dans cet état, c’était parce qu’il n’avait pas profité des mauvaises occasions. Pour être franc, souvent il ne les avait même pas vues. Il n’avait pas non plus profité des occasions honnêtes. (8)

- Cette surréalité s’exprime à travers des thèmes récurrents qui hantent mais structurent la pensée richaldienne :


o La batteuse, engin symbolique d’André de Richaud, c’est le machinisme et le progrès. Ils sont dévoreurs d’hommes et de femmes et les asservissent. On ne peut pas les ignorer ; alors il faut les domestiquer, savoir en user pour le bien commun , les mettre au service des individus et de leur devenir collectif.

C’est aussi la trace de la pensée agrarienne de l’époque, issue de la révolution conservatrice de 1848 et véhiculée par Mistral, parmi d’autres. Mais de Richaud traite d’imbéciles les canuts de Lyon qui ont jeté dans le Rhône le métier à tisser de Jacquard.

- Bien vaniteux vous étiez de croire – et cette vanité vous l’avez payée de votre sang - qu’il y avait quelque rapport entre Icare et vos avions, Achille et vos combats, Hippocrate et la pénicilline.

Les dieux vont remonter au jour. Ces fantômes de marbre et de bronze qu’on avait honteusement descendus dans la terre quand la Grèce fut attaquée, vont bientôt retrouver leur place au soleil. Les hommes, sans doute, ne voulaient pas qu’ils fussent les témoins de leur abjection. Mais depuis longtemps, on le voit à leurs yeux –non pas morts mais vides- ils ne s’occupent plus de ce monde que nous croyons leur avoir volé. (6)

o La douleur, qu’est-ce que la douleur et quelle douleur ? L’effondrement des certitudes familiales et des évidences de la société, les larmes étouffantes de la veuve éplorée, le plaisir charnel de Thérèse dans les bras d’Otto, la jalousie de l’enfant devant la jouissance de la femme ? La douleur d’exister, de vivre, tout simplement. Emil Cioran a ressassé au long de son œuvre ce tourment et Spinoza en a fait l’épreuve.

La douleur, c’est l’épreuve fondatrice et fondamentale, le socle à partir duquel toute réflexion et toute pensée sur l’existence deviennent pertinentes, prennent force et trouvent direction. Déjà Miguel de Unamuno et le sentiment tragique de la vie.


- Comment peut-on être si malheureux quand il suffit d’un peu de tendresse pour vous rendre le soleil ? (8)

En Grèce, le jeu est simple : vous connaissez le secret si vous vous laissez aveugler par ce qui est clair. (6)

o La lucidité, enfin et la nécessaire acceptation de la part maudite de l’homme. Le Dieu jeune et blond de « La Création du Monde » a peur de son ombre. La découverte de l’amour charnel par Adam et Eve lui est insupportable et bafoue son pouvoir démiurgique. Il gravit, en jouant mélancoliquement de la flûte, le bûcher face à la mer sur lequel il va s’immoler et disparaître de la vie et de la vue des hommes. Seule issue : l’amour. Mais qu’est-ce que l’amour ? Et quelle tragédie entre Eros et Agapè ! L’érotique, la voie d’accès à la sainteté, et la seule si l’on écoute Emmanuel Lévinas.

o La porte noire. L’homme est toujours confronté à une porte noire, lisse, sans aspérité, austère. Pas « la porte des Enfers » de Rodin. Le sculpteur n’y comprenait rien, affirme de Richaud.


Non, la porte noire derrière laquelle tout homme découvre nécessairement « le rien » qui est peut-être le néant, c’est à dire lui-même. Blaise Pascal, déjà avait soulevé ce dilemme sans l’avoir toutefois résolu définitivement. Encore fallait-il pouvoir annoncer à jamais le dépassement de la métaphysique et le suicide de Dieu.

- La tricherie toujours. Je vous fais témoin de cet abominable jeu. Le cache-cache entre l’homme et le Dieu. Les masques de l’homme sont les œuvres de l’art. Ce mot est sali. Que nous, hommes conscients de notre éphémère grandeur, mettons en balance avec celle que nous avons donnée, « la part du pauvre », à celui à qui nous voulons bien faire croire qu’il nous a créés. (9)

Quelqu’un voulait entrer dans la maison par la porte noire. Il frissonna, but un grand verre de vin et réfléchit sur ce qu’il convenait de faire.
Debout au milieu de la cour qui s’étendait devant la maison, il semblait un moissonneur d’août frappé d’insolation, la cruche vide à la main. Mille soleils parcourraient l’espace. Il savait qui était l’homme enfermé. Il avait reconnu les premiers mots de son récit. Comment ne s’était-il pas douté ? Ce prisonnier, c’était lui-même.(10)

- L’art du calembour, du contrepet, de l’à-peu-près :

- Les femmes belles sont faites pour les hommes qui n’ont pas d’imagination. (11)

On n’en a jamais fini de rêver devant la devanture d’un marchand d’instruments de musique. Au fond, en haut, avec des pompons rouges et jaunes, il y a les castagnettes. Les castagnettes, c’est à dire, petites châtaignes. Si j’était psychiatre, je vous ferais un numéro de première en vous disant que ce sont surtout les danseuses espagnoles qui se servent à ravir de ces petits instruments ronds et noirs. Je trouverais ça très pertinent et vous, madame, très impertinent. Parce que nous nous rejoignons sur un malentendu. Mais voilà, madame, je rêve devant la vitrine et rien ne bouge au-delà du verre. Je rêve et « le rêve c’est de la musique », dit Platon.

Méfiez-vous des guitares muettes qui vous guettent dans les peintures des grands cubistes. Leur son est si haut que vous ne l’entendez pas par les oreilles, mais par les recoins les plus profonds de votre viande. La corde cassée d’une guitare, c’est une dimension du monde qui disparaît. Pour en revenir à l’humanité, les cuivres, ce sont les « durs », les implacables, ceux qui font une guerre ou fauchent les diamants de la Begum. Sans nuances. Ils n’ont qu’une note. Ils brillent, soit. Ils ont besoin d’être « astiqués ». Si on les abandonne, ils se couvrent de vert de gris. (Encore une fois, ne me rappelez pas certaines petites aventures de notre adolescence. Leur éclat ne relève que du torchon.) (9)

- Le rire et la dérision plus que l’absurde :

- On trébuche toujours sur ce qu’on laisse derrière soi. (11)

Il ne faut pas toujours travailler mais se travailler comme le boulanger travaille sa pâte. (11)

- « Les Reliques » et « Le Roi Clos ». Le théâtre richaldien et les aphorismes portent l’empreinte rabelaisienne de cette œuvre noire et lumineuse à la fois.

- Une femme riche, belle, enviée est en train de mourir d’une mort mystérieuse :

o Mon ami, dit-elle à son mari, je vais mourir. Mais pardonne-moi avant que je meure. Tu vas être bien surpris… Je t’ai trompé.

o Mon amie, répond froidement le mari, tu vas être plus surprise. Je le savais et c’est pour cela que je t’ai empoisonnée… (11)

- Tels sont les grands thèmes de la poésie richaldienne qui alimentent et nourrissent une philosophie de la vie qui reste à écrire, peut-être et sûrement un existentialisme dont il serait vain de vouloir faire la théorie. Elle oscillerait entre le nihilisme de certaines œuvres de Dostoïevski, la révolte de Benjamin Fondane, le mysticisme de Chestov et le cynisme de Diogène. Mais rien ne remplacera jamais un lapin à la pébrade arrosé d’un vin généreux et capiteux.

La métaphysique est une dentelle que tricotent des imbéciles intelligents tout en sachant qu’elle ne servira jamais à rien et qu’elle n’a jamais servi à rien. (12)

- Il écrit « Comparses » en 1927, « Vie de Saint-Delteil » en 1928, « La Création du Monde » en 1929. Dullin joue « Village » en 1931 à l’Atelier, « Le château des Papes » en 1932. Puis, La Douleur, Images de Porto, La Fontaine des Lunatiques, Le Droit d’Asile, l’Amour fraternel. En 1938, La Barette Rouge, son roman le plus achevé.

Troufion, il traite Max Jacob affublé du titre de Préfet au mess des officiers de l’Ecole Militaire, en compagnie de Joséphine Baker. Scandale ! Prince de la Bohème Dorée, il traverse l’entre-deux guerre dans les Roll Royce de Cécile Sorel et de Fernand Léger.
Il subit la deuxième guerre mondiale avec les intellectuels de son temps sur la Côte d’Azur, Ollioules, Biot, dans la propriété des Léger dans l’Orne ou à Sault dans le Vaucluse avec Ribemont-Dessaignes, à la suite d’une brouille passagère avec Jeanne Léger.

- O terre de 1942 si tu savais
la peine que tu me fais
et pourtant
en cachette malgré toi les lignes de ma main me disent que
se prépare le printemps (2)

- Un accident à Biot qui lui laisse une claudication, une tuberculose mal soignée, l’alcool et les drogues, la mort de Jeanne Léger et le conformisme de la Libération briseront la carrière de ce poète-philosophe alerte et libre. Les mille facettes de sa personnalité dont il joue, jusqu’à s’égarer en lui-même – pour se cacher des autres et protéger sa pudeur et sa sincérité - déroutent et même lassent ses amis les plus patients, Desnos, Queneau, Camus, Piccoli…

- La métaphysique ne m’atteint qu’en passant par la poésie, c’est à dire d’une manière grossière… (12)

- Mais la « poiesis » grecque, c’est l’acte créateur par excellence, diront le dernier Heidegger et Gaston Bachelard.

- Pour moi la vie, la mort, ce sont des choses que je sens de la manière la plus primitive ou du moins la moins primitive car la mort pour les primitifs c’est tout un attirail de signes, de baroufs, de philosophies… (1)

- Seule la mort donne sens à la vie ?… Et l’amour.

- Il faut être aveugle ou fou pour se contenter de soi et de son propre univers. Les stupéfiants et l’alcool peuvent seuls nous donner ce monde merveilleux auquel nous manquons. (1)

- Baudelaire est un phare. Le spleen de la modernité dévorante et anesthésiante. Et la sensualité lancinante, absconse qui vous pousse et vous tire, ailleurs, au-delà, au-delà de soi-même, à la recherche de soi à travers les autres.

- A dix huit ans, j’aimais A.L…. Elle contenait en raccourci tout ce que je croyais qui faisait la vie, c’est à dire un ensemble de choses désastreuses. (1)

- C’est en aimant la Provence que j’ai appris à aimer la Grèce. Un pays n’est vraiment beau que lorsqu’il vous donne envie d’en voir un plus beau. Une musique est une vraie musique que quand elle donne envie d’en entendre une plus belle et le doigt levé du Saint-Jean de Vinci veut nous dire : « Je suis beau mais il y a plus beau que moi. »

« Comment », me disaient des gens qui revenaient de Grèce, « vous aimez ce pays et vous ne reconnaissez pas tel endroit ? »
Non je n’ai pas vu cette ruine qui vous a aveuglé, mais je possède un olivier à Myconos, à travers lequel j’ai vu tourner un moulin à vent, et cet olivier, vous ne l’aurez jamais.

Ainsi dans ma jeunesse, j’enviais ceux qui lisaient aisément Euripide ou Hésiode. J’ai senti tout de suite que ce qu’on appelait ma paresse m’empêchait de les égaler.
Maintenant c’est par calcul que je m’éloigne des textes, ayant appris que ce n’est qu’avec le cœur qu’on connaît un tel pays.

Toute vie humaine n’oscille-t-elle pas entre la grandeur sereine d’Olympie et les auberges de Tassos qui sentent, depuis Ulysse, le poisson frit et le vin lourd ? (6)

- Arthur Schopenhauer n’est pas loin, et Frédéric Nietzsche et Max Stirner. Une ascèse laïque ou les voies de la sainteté selon Emmanuel Lévinas.

- Le clair de lune rend idiot le savant et fou le poète. Heureux celui qui peut s’endormir à Epidaure avec l’espoir de s’éveiller fou.
En Grèce, la vie et la mort sont mêlées. Les heures y sont pareilles à ces étangs ou on ne sait où finit l’eau, où commence la terre. Toute rêverie née au soleil d’Eleusis est une ardente méditation sur la mort, même si vous ne vous en doutez pas. Surtout si vous ne vous en doutez pas.
Sur cette terre, on se rend compte que les dieux nous ont caché combien il était doux de mourir pour que nous aimions la vie.

Œdipe a été malheureux, non parce que c’était écrit, mais à cause des racontars de la Pythie. Ne croyez jamais les voyantes. Et puis, avouez que vous êtes bien naïfs de croire que l’énigme du Sphinx est la devinette imbécile qu’on vous rabâche au lycée. Certainement il y a eu autre chose. (6)

- Etait-il fou « l’anarchiste mélodieux » qui termine sa vie abandonné de tous mais toujours aussi radieux, sagace, lucide et joyeux ?


- Je suis un exigeant idéaliste : Je veux être nourri des perfections qui me manquent. Quels profits tirerais-je jamais de mes mensonges ? Ces mensonges peuvent me permettre de jouir de l’existence et d’en souffrir, mais ils ne me permettent pas de m’élever au-dessus d’elle. Je vois ce qu’est la richesse mais je ne m’enrichis pas. (1)

- Oui, André de Richaud n’est jamais né, égaré dans tous les sentiers de lui-même. André de Richaud est pareil au Prince des Nuées. Mais pourquoi évoquer Baudelaire ! En 1928, Richaud a vingt et un ans :

- Un homme naît et meurt sans bruit en laissant quelques papiers, méprisé par le siècle et méconnu. Mais ces quelques papiers fermentent et lèvent. Un bel arbre magnifique pousse qui fait une ombre terrible ou généreuse sur les générations qui suivent. On a peur de ce qu’il y a d’insolite chez certains poètes ou certains peintres et ceux qui aiment leur sincérité ont raison de trembler, car en cherchant bien on trouve un poète ou un peintre à la racine de toutes les révolutions. (13)

- « Je ne suis jamais né ».

Mais écoutez, écoutez bien, égaré au plus profond de vous-même, peut-être, André de Richaud est en train de naître… Je l’entends rire déjà. Plongez dans ses livres. Il vous revigoreront comme une lampée de liqueur de lune.

 

 


Avignon, le 29 août 1996, 26 juin 1997, 13 octobre 2001

 


Oeuvres citées dans
«l’introduction à la nuit richaldienne »

 

1 – La Confession publique
2 – Droit d’Asile
3 - Page inédite « Il n’y a rien compris » (fonds de Richaud)
4 – Lettre à un étudiant sur la séduction
5 – Journal d’un enfant in Cahiers du Sud 1931
6 – La lumière grecque in Cahiers du Sud
7 – Automne in Le Mal de la Terre
8 – Lettre à Robert Morel non datée (fonds de Richaud)
9 – Les instruments de musique in La Parisienne
10 – La Nuit aveuglante
11 – Carnet de poche (fonds de Richaud)
12 – Il n’y a rien compris
13 – Léon Daudet ou la Renaissance moderne in Feu 1928