Entretien
imaginaire avec l’auteur à travers son œuvre
Qui êtes-vous André de Richaud ?
- Je ne suis jamais né. (1)? - Et pourtant il est mort à l’hôpital Saint-Eloi de Montpellier le 29 septembre 1968. - Je ne suis jamais né. - Plus terrible que le « Famille, je vous hais » de Gide, plus profond que le « Je est un autre » de Rimbaud. Serait-ce la réponse à la pythie de Delphes « Connais-toi toi-même », un aphorisme à la Montaigne comme « Philosopher c’est apprendre à mourir », ou un apophtegme pascalien comme le roseau pensant ou la prédestination ? « Je ne suis jamais né », c’est d’abord le cri d’un cœur au bord des lèvres.
- « Je ne suis jamais né », c’est la douleur d’aimer. - Depuis mon enfance, l’amour à la main, comme une arme je me promène dans le monde, cherchant un être à frapper. (1)
- C’est encore une façon d’apprendre qu’il ne faut pas désespérer de la souffrance car toute volupté fait dans le cœur une place pour la douleur jumelle. (1)
-
Une vague de sang m’entraîne à ma poursuite - Dans une lettre non datée de Notre Dame de La Rouvière adressée à Robert Morel, à laquelle est annexée une page inédite, il décrit un mort vivant joyeux qui joue à construire sa propre épitaphe. - Celle qu’il avait trouvé aujourd’hui l’enchantait assez. C’était « il n’y a rien compris ». C’était peut-être un peu vaniteux mais il en était satisfait. Les imbéciles pourraient croire qu’il s’excusait, qu’il était humilié et pourtant c’était le signe d’un orgueil sans bornes. Il avait toujours vécu sur des équivoques. Autant en laisser une après sa mort. Il baignait dans sa mort comme dans une eau saumâtre, bien qu’il sut par il ne savait quel moyen qu’elle était encore lointaine. « Je les ferais chier encore longtemps, se disait-il en se mouchant. Ils m’ont assez fait chier, eux ». Si on lui avait demandé à qui il en avait certainement, il aurait été quinaud. Bien que foncièrement égoïste et méchant, il affectait vis à vis de lui-même de se prendre pour un modèle de tendresse, d’affection et d’attachement. On le trouvait prodigue mais il savait que les cadeaux qu’il faisait, il les faisait pour satisfaire un égoïsme forcené. Il avait besoin, pour vivre, de s’attacher les autres et tous ses amours avaient été impurs. Une boulimie d’âmes il était atteint. Une envie d’avoir tout à lui sans partage. Bref, un être mélancolique et pitoyable mais qui dans le trente sixième dessous de son âme, était à l’insu des autres, un effroyable tyran. Il croyait que les autres venaient à lui, mais c’était lui qui les engluait par des façons parfois charmantes, souvent abominables. (3) - Belle leçon de lucidité de la part d’un homme qui a passé sa vie à rire de lui-même et à pleurer du mal qu’il pouvait faire aux autres. Michel Piccoli le qualifie de « seigneur ». Jean Daniel, d’un des hommes les plus brillants qu’il ait connu. Edmond Charlot l’évoque avec émotion et admiration dans le souvenir d’Albert Camus et de la révélation que fut, pour les jeunes gens de cette époque, la lecture de « La Douleur ».
- Cette lucidité vis à vis de lui-même fut, malgré qu’il en ait, le pire handicap qu’il rencontra dans ses relations avec les autres, avec tous les autres, dans l’expression de sa soif d’amour, à tous les coups, plus forte que l’attrait irrépressible de l’alcool, l’une étant à l’origine de l’autre, à n’en pas douter.
- Le 2 octobre 1917, les allemands sont partis et le 3, maman est morte. Je n’ai pas été cruel avec elle. C’était elle qui devait faire le geste et non pas moi. Otto doit être quelque part en Allemagne. Je donnerai tout pour le revoir. (5)
- Voilà mon enfer, c’est l’extrême liberté dont je jouis. (1)
- Ce livre, je ne l’écris que pour m’en faire une prison… (1) N’avons-nous pas tous notre Delphes, notre nœud de mensonges pour nous aider à tenir tête aux affreuses vérités du monde des autres ? (6) Je n’ai pas encore trouvé et je ne trouverai pas jusqu’à l’heure de ma mort une manière de m’exprimer qui puisse faire connaître mon âme. Donc vos jugements seront toujours pour moi superficiels. Donc je me moque de vos critiques maladroites. Ce monde est plein d’infernales contradictions qui ne viennent que de nous. Je ne me plains pas. Je ne revendique rien. Je voulais simplement dire que… (1) -
Oui, simplement dire que… - L’amer plaisir de relire ce qu’on a écrit et de voir qu’il y a toujours un voile entre notre désir d’être sincère et la chose exprimée. L’écriture n’a jamais été vue d’un bon œil par le Dieu. (1) - Ecrire c’est se révolter, c’est offrir aux autres l’occasion de se gausser, de tourner en dérision le courage de la lucidité. Serait-ce parce qu’elle est insupportable ?
Orphelin d’un père professeur au lycée de Nîmes, de très petite noblesse dauphinoise, il est ballotté d’une tante religieuse ( du côté de son père) qui a fui la séparation de l’église et de l’Etat en Angleterre, à un grand-père maternel laïcard à l’esprit obtus et un oncle, à jamais inconnu et porteur de rêves, d’évasions, de fuites et d’aventures. Il lui souhaite, à cet oncle, la bonne année puisque ce presque inconnu a été banni par cette famille qui est trop contrainte, qui a trop d’œillères, engoncée dans ses certitudes frileuses. L’enfant a les bravades qu’il peut et qui signifient beaucoup : le sens de l’observation et de la critique, la révolte déjà et le besoin d’évasion. Jacques Chastenet a décrit dans « Quand le bœuf dansait sur le toit » cette république des illusions et les illusions de cette république qui honore le Soldat Inconnu sous l’Arc de Triomphe de l’Etoile et construit 38 000 monuments sur lesquels elle consigne soigneusement la liste de tous les morts de la commune ou du hameau. Cela pour exorciser cette boucherie inutile, pour refouler le tragique de cette guerre immonde et se convaincre que tout pouvait continuer comme avant, qu’il suffisait de refermer la parenthèse. Jean-Baptiste Duroselle, en publiant « La Grande Guerre des Français » a ouvert le couvercle de ce pandémonium dont il faudra bien faire l’inventaire pour comprendre le XXème siècle. Oui, les céréales sur pied qu’il fallait moissonner avant la fin de l’été comptaient plus que la « grande patrie », le petit bonheur étriqué de la communauté villageoise, plus que les délires patriotiques de généraux incapables. Et si l’on était obligé d’aller à Berlin, autant s’en débarrasser le plus vite possible ! Et puis ce devait être « la der des der », non ? Le réel demeure invisible et les idéaux s’effilochent aux lambeaux de la nuit. André de Richaud, faux naïf, nous oblige à chercher à comprendre et à relire les livres d’histoire entre les lignes. Puisque « l’invisible et le réel ne font qu’un », « je ne suis jamais né »… Et peut-être nous avec lui, ne nous en déplaise. Plus profondément que Joseph Delteil dans « Les Poilus » ou le Jean Giono du « Grand Troupeau », André de Richaud nous plonge dans la surréalité : « l’invisible et le réel ne font qu’un ». Savoir voir le monde tel qu’il est et les hommes et les femmes tels qu’ils sont !… Freud sent encore le souffre, aujourd’hui. Le surréalisme a été une école littéraire et artistique qui prônait la révolution. Mais la surréalité conduit au constat que la révolution a eu lieu et que nous sommes contraints d’en tirer toutes les conséquences. Rien ne peut plus être comme avant, quand bien même on ferait comme l’autruche. On ne peut pas effacer la douleur, surtout lorsqu’elle est absurde et impose définitivement sa présence ontique en tant que condition intrinsèque de l’existence. - A mesure qu’il s’élevait dans la vie, le chemin se rétrécissait. Mais comment appeler vie ce buisson d’angoisse, de remords, d’occasions manquées dans lequel il se débattait depuis l’adolescence ? Certes, il avait été paresseux, peu courageux, mais s’il était dans cet état, c’était parce qu’il n’avait pas profité des mauvaises occasions. Pour être franc, souvent il ne les avait même pas vues. Il n’avait pas non plus profité des occasions honnêtes. (8) - Cette surréalité s’exprime à travers des thèmes récurrents qui hantent mais structurent la pensée richaldienne :
C’est aussi la trace de la pensée agrarienne de l’époque, issue de la révolution conservatrice de 1848 et véhiculée par Mistral, parmi d’autres. Mais de Richaud traite d’imbéciles les canuts de Lyon qui ont jeté dans le Rhône le métier à tisser de Jacquard. - Bien vaniteux vous étiez de croire – et cette vanité vous l’avez payée de votre sang - qu’il y avait quelque rapport entre Icare et vos avions, Achille et vos combats, Hippocrate et la pénicilline. Les dieux vont remonter au jour. Ces fantômes de marbre et de bronze qu’on avait honteusement descendus dans la terre quand la Grèce fut attaquée, vont bientôt retrouver leur place au soleil. Les hommes, sans doute, ne voulaient pas qu’ils fussent les témoins de leur abjection. Mais depuis longtemps, on le voit à leurs yeux –non pas morts mais vides- ils ne s’occupent plus de ce monde que nous croyons leur avoir volé. (6)
La douleur, c’est l’épreuve fondatrice et fondamentale, le socle à partir duquel toute réflexion et toute pensée sur l’existence deviennent pertinentes, prennent force et trouvent direction. Déjà Miguel de Unamuno et le sentiment tragique de la vie.
En Grèce, le jeu est simple : vous connaissez le secret si vous vous laissez aveugler par ce qui est clair. (6)
- La tricherie toujours. Je vous fais témoin de cet abominable jeu. Le cache-cache entre l’homme et le Dieu. Les masques de l’homme sont les œuvres de l’art. Ce mot est sali. Que nous, hommes conscients de notre éphémère grandeur, mettons en balance avec celle que nous avons donnée, « la part du pauvre », à celui à qui nous voulons bien faire croire qu’il nous a créés. (9) Quelqu’un
voulait entrer dans la maison par la porte noire. Il frissonna,
but un grand verre de vin et réfléchit sur ce qu’il
convenait de faire. -
L’art du calembour, du contrepet, de l’à-peu-près
: On n’en a jamais fini de rêver devant la devanture d’un marchand d’instruments de musique. Au fond, en haut, avec des pompons rouges et jaunes, il y a les castagnettes. Les castagnettes, c’est à dire, petites châtaignes. Si j’était psychiatre, je vous ferais un numéro de première en vous disant que ce sont surtout les danseuses espagnoles qui se servent à ravir de ces petits instruments ronds et noirs. Je trouverais ça très pertinent et vous, madame, très impertinent. Parce que nous nous rejoignons sur un malentendu. Mais voilà, madame, je rêve devant la vitrine et rien ne bouge au-delà du verre. Je rêve et « le rêve c’est de la musique », dit Platon. Méfiez-vous des guitares muettes qui vous guettent dans les peintures des grands cubistes. Leur son est si haut que vous ne l’entendez pas par les oreilles, mais par les recoins les plus profonds de votre viande. La corde cassée d’une guitare, c’est une dimension du monde qui disparaît. Pour en revenir à l’humanité, les cuivres, ce sont les « durs », les implacables, ceux qui font une guerre ou fauchent les diamants de la Begum. Sans nuances. Ils n’ont qu’une note. Ils brillent, soit. Ils ont besoin d’être « astiqués ». Si on les abandonne, ils se couvrent de vert de gris. (Encore une fois, ne me rappelez pas certaines petites aventures de notre adolescence. Leur éclat ne relève que du torchon.) (9) - Le rire et la dérision plus que l’absurde : - On trébuche toujours sur ce qu’on laisse derrière soi. (11) Il ne faut pas toujours travailler mais se travailler comme le boulanger travaille sa pâte. (11) - « Les Reliques » et « Le Roi Clos ». Le théâtre richaldien et les aphorismes portent l’empreinte rabelaisienne de cette œuvre noire et lumineuse à la fois. - Une femme riche, belle, enviée est en train de mourir d’une mort mystérieuse :
- Tels sont les grands thèmes de la poésie richaldienne qui alimentent et nourrissent une philosophie de la vie qui reste à écrire, peut-être et sûrement un existentialisme dont il serait vain de vouloir faire la théorie. Elle oscillerait entre le nihilisme de certaines œuvres de Dostoïevski, la révolte de Benjamin Fondane, le mysticisme de Chestov et le cynisme de Diogène. Mais rien ne remplacera jamais un lapin à la pébrade arrosé d’un vin généreux et capiteux.
La métaphysique est une dentelle que tricotent des imbéciles intelligents tout en sachant qu’elle ne servira jamais à rien et qu’elle n’a jamais servi à rien. (12)
- Il écrit « Comparses » en 1927, « Vie de Saint-Delteil » en 1928, « La Création du Monde » en 1929. Dullin joue « Village » en 1931 à l’Atelier, « Le château des Papes » en 1932. Puis, La Douleur, Images de Porto, La Fontaine des Lunatiques, Le Droit d’Asile, l’Amour fraternel. En 1938, La Barette Rouge, son roman le plus achevé. Troufion,
il traite Max Jacob affublé du titre de Préfet au
mess des officiers de l’Ecole Militaire, en compagnie de Joséphine
Baker. Scandale ! Prince de la Bohème Dorée, il traverse
l’entre-deux guerre dans les Roll Royce de Cécile Sorel
et de Fernand Léger. -
O terre de 1942 si tu savais
la peine que tu me fais et pourtant en cachette malgré toi les lignes de ma main me disent que se prépare le printemps (2) - Un accident à Biot qui lui laisse une claudication, une tuberculose mal soignée, l’alcool et les drogues, la mort de Jeanne Léger et le conformisme de la Libération briseront la carrière de ce poète-philosophe alerte et libre. Les mille facettes de sa personnalité dont il joue, jusqu’à s’égarer en lui-même – pour se cacher des autres et protéger sa pudeur et sa sincérité - déroutent et même lassent ses amis les plus patients, Desnos, Queneau, Camus, Piccoli… - La métaphysique ne m’atteint qu’en passant par la poésie, c’est à dire d’une manière grossière… (12) - Mais la « poiesis » grecque, c’est l’acte créateur par excellence, diront le dernier Heidegger et Gaston Bachelard. - Pour moi la vie, la mort, ce sont des choses que je sens de la manière la plus primitive ou du moins la moins primitive car la mort pour les primitifs c’est tout un attirail de signes, de baroufs, de philosophies… (1) - Seule la mort donne sens à la vie ?… Et l’amour. - Il faut être aveugle ou fou pour se contenter de soi et de son propre univers. Les stupéfiants et l’alcool peuvent seuls nous donner ce monde merveilleux auquel nous manquons. (1) - Baudelaire est un phare. Le spleen de la modernité dévorante et anesthésiante. Et la sensualité lancinante, absconse qui vous pousse et vous tire, ailleurs, au-delà, au-delà de soi-même, à la recherche de soi à travers les autres. - A dix huit ans, j’aimais A.L…. Elle contenait en raccourci tout ce que je croyais qui faisait la vie, c’est à dire un ensemble de choses désastreuses. (1) - C’est en aimant la Provence que j’ai appris à aimer la Grèce. Un pays n’est vraiment beau que lorsqu’il vous donne envie d’en voir un plus beau. Une musique est une vraie musique que quand elle donne envie d’en entendre une plus belle et le doigt levé du Saint-Jean de Vinci veut nous dire : « Je suis beau mais il y a plus beau que moi. » «
Comment », me disaient des gens qui revenaient de Grèce,
« vous aimez ce pays et vous ne reconnaissez pas tel endroit
? » Ainsi
dans ma jeunesse, j’enviais ceux qui lisaient aisément
Euripide ou Hésiode. J’ai senti tout de suite que ce
qu’on appelait ma paresse m’empêchait de les égaler. Toute vie humaine n’oscille-t-elle pas entre la grandeur sereine d’Olympie et les auberges de Tassos qui sentent, depuis Ulysse, le poisson frit et le vin lourd ? (6) - Arthur Schopenhauer n’est pas loin, et Frédéric Nietzsche et Max Stirner. Une ascèse laïque ou les voies de la sainteté selon Emmanuel Lévinas. -
Le clair de lune rend idiot le savant et fou le poète. Heureux
celui qui peut s’endormir à Epidaure avec l’espoir
de s’éveiller fou. Œdipe a été malheureux, non parce que c’était écrit, mais à cause des racontars de la Pythie. Ne croyez jamais les voyantes. Et puis, avouez que vous êtes bien naïfs de croire que l’énigme du Sphinx est la devinette imbécile qu’on vous rabâche au lycée. Certainement il y a eu autre chose. (6) - Etait-il fou « l’anarchiste mélodieux » qui termine sa vie abandonné de tous mais toujours aussi radieux, sagace, lucide et joyeux ?
- Oui, André de Richaud n’est jamais né, égaré dans tous les sentiers de lui-même. André de Richaud est pareil au Prince des Nuées. Mais pourquoi évoquer Baudelaire ! En 1928, Richaud a vingt et un ans : - Un homme naît et meurt sans bruit en laissant quelques papiers, méprisé par le siècle et méconnu. Mais ces quelques papiers fermentent et lèvent. Un bel arbre magnifique pousse qui fait une ombre terrible ou généreuse sur les générations qui suivent. On a peur de ce qu’il y a d’insolite chez certains poètes ou certains peintres et ceux qui aiment leur sincérité ont raison de trembler, car en cherchant bien on trouve un poète ou un peintre à la racine de toutes les révolutions. (13) - « Je ne suis jamais né ». Mais écoutez, écoutez bien, égaré au plus profond de vous-même, peut-être, André de Richaud est en train de naître… Je l’entends rire déjà. Plongez dans ses livres. Il vous revigoreront comme une lampée de liqueur de lune. |
Avignon, le 29 août 1996, 26 juin 1997, 13 octobre 2001
Oeuvres citées dans
«l’introduction à la nuit richaldienne »
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1
– La Confession publique |