Société des études André de Richaud |
On
n'est jamais trahi; on se sert des autres pour se trahir soi-même. |
Siège social et administratif : 21, rue de la grande monnaie 84000 Avignon
Sous la haute autorité de Monsieur le Président du Conseil Régional PACA et de Monsieur le Président du Conseil Général de Vaucluse, Le jeudi 8 avril 2004 à 17 heures, Amphithéâtre 2 E 07 Sous les auspices du département des Lettres de L'Université d'Avignon, aura lieu la présentation du romancier André de Richaudet de la réédition dans la collection des « Cahiers Rouges » de Grasset, de son roman publié en 1932 « La Fontaine des Lunatiques » , par Liliane Meffre , Professeur à l'Université de Bourgogne Jean Chaisse , Secrétaire de ladite Association. |
Sommaire
-Annonce, -Richaud le maudit, -Dijon, - 8 avril, - fructueux contacts, - France Culture, - Pétrarque, - Rapprochements, - Europe, - Journées André de Richaud « terres du sud, théâtre du monde » - Enrichissements, - Paris Match, - Carpentras des nostalgies, et de « Richaud des Paluds », par Roger Colozzi, - « Les marchés de Porto » par André de Richaud |
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Nous publions un texte de présentation de La Fontaine des lunatiques paru dans une revue professionnelle des libraires : « Les livres lus et conseillés par les libraires ». Il est signé par Jean Claude Pirotte dont le dernier opuvrage paru à La Table ronde est intitulé : La Boite à musique : poèmes. Né à Namur en 1939. Avocat de 1964 à 1975, il est rayé du barreau pour avoir favorisé la tentative d'évasion d'un de ses clients (acte qu'il a toujours nié), et condamné à un emprisonnement auquel il se soustrait en vivant clandestinement en France pendant six ans. Il partage, depuis la péremption de sa peine en 1981, sa vie entre le vagabondage, ses collaborations à France-Culture, la peinture et la rêverie poétique.
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aux éditions G. Thone : Goût de cendre , 1963 ; Contrée , 1965 ; D'un mourant paysage , 1969 ; aux éditions Le Temps qu'il fait : Les Contes bleus du vin , 1988 ; Sarah, feuille morte , 1989 ; Rue des Remberges , 1989 ; Fond de cale , (1984) réed. 1991 ; L'Épreuve du jour , 1991 ; Récits incertains , 1992 ; La Vallée de misère , (1988) rééd. 1997 ; Faubourg , 1997 ; Le Noël du cheval de bois , 1997 ; aux éditions La Table Ronde : Un éte dans la combe , (1986) rééd. 1993 ; Il est minuit depuis toujours , 1993 ; Plis perdus , 1994 ; Un voyage en automne , 1996 ; La Légende des petits matins , (1990) rééd. 1997 ; Cavale , 1997 ; Boléro , 1998 ; chez d'autres éditeurs : Journal moche , Luneau-Lascot, 1981 ; La Pluie à Rethel , (1982), rééd., Labor, 1991. ; Mont Afrique , Le Cherche-midi, 1999. |
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Admiré en son temps par Gide, Cocteau ou Camus, André de Richaud (1909-1968) aurait peut-être disparu corps et bien de notre panthéon littéraire sans la ténacité de quelques éditeurs et lettrés, férus de cet écrivain visionnaire. Jean Claude Pirotte est de ceux-là : il évoque pour nous l'auteur de « La Fontaine des lunatiques », qui reparaît aujourd'hui en poche. C'est à Perpignan, le 6 avril 1909, que naît André de Richaud. La guerre fait de lui, dès 1914, un orphelin de père. La jeune veuve et l'enfant se réfugient chez les grands-parents maternels. Des marais et des sorgues dominés par le blanc crayeux du Ventoux, de ce paysage vauclusien de l'enfance où ne cessent de rôder les sortilèges et les fantômes dans les nuits de grand vent, Richaud ne sera jamais délivré. Sa vie entière, écorchée, désordonnée, entre les fièvres de la fête et les plaies de la solitude, la futilité des succès et la noirceur de l'abandon, sera marquée du signe de ce paludisme mental dont aucun de ses livres n'épuisera le tragique. En 1930, il publie son premier roman- il a 20 ans - et ce roman s'intitule La Douleur. Tout est dit déjà, et ce titre abrupt et sourd s'inscrit au fronton de l'œuvre comme le sceau du destin. De ce premier livre qui ne délivre pas, Camus dira qu'il aura été pour lui une délivrance : « Je le lus en une nuit, selon la règle et, au réveil, nanti d'une étrange et neuve liberté, j'avançais hésitant sur une terre inconnue. Je venais d'apprendre que les livres ne verraient pas seulement l'oubli et la distraction… Il y avait une délivrance, un ordre de vérité où la pauvreté, par exemple, prenait tout à coup son vrai visage. La Douleur me fit entrevoir le monde de la création. » La force d'évocation du malheur de ce roman d'un très jeune homme demeure intacte. Comme demeurent aussi neuves, aussi fulgurantes, les images maléfiques de La Fontaine des lunatiques, deuxième roman d'un Richaud devenu parisien, auteur de théâtre adulé, mais de plus en plus secrètement rongé par l'intime certitude de la malédiction. « Le jour d'automne, si court, mourait et, dans ce pays, les couchers de soleil ont un éclat tragique. Chaque soir, il semble que la lumière s'éteigne pour l'éternité. » Ainsi commence La Fontaine des lunatiques. Dans le manoir lugubre auquel est donné seulement le nom de « maison », très à l'écart du village de Sabran, encore habité par le souvenir morbide des « illuminés », autour d'une fontaine d'où s'échappe une eau pétillante, à reflets dorés qui- d'après la tradition – contient de l'or et rend fou », dans cet hallucinant écart, donc, cohabitent d'étrange façon trois hommes et une servante. A l'étage, un vieillard paralysé, corps amorphe dont le regard seul est mobile. Son fils Charles, que hante le rêve d'une musique absolue, occupe un sombre salon décoré de fresques anciennes que le salpêtre envahit. Et le petit-fils Hugues, adolescent d'une beauté nerveuse, et qui se croit laid, entretient l'image prémonitoire d'un amour impossible et d'un avenir dévasté. Dans ce château de pluies et de brumes, qui ressemble furieusement aux demeures romantiques du nord, la vie se déroule sous l'empire glacial et tourmenté d'un hiver perpétuel, alors que les flambées de l'âtre et les grondements du vent attisent les lueurs noires d'une atmosphère d'outre-tombe. « Je crois, écrit Richaud dans La Confession publique , je crois qu'il n'y a qu'un soleil : celui des morts, un soleil dense et noir. Un soleil qui ne se lève ni ne se couche mais dans lequel on marche, comme on marche en aveugle. » Paradoxalement, c'est la présence de ce veilleur fantôme qu'est le grand-père qui entretient un semblant de « vie normale » entre les murs suintants de la maison, comme si son agonie sans fin conférait un équilibre au modus vivendi du fils et du petit-fils. Le huis clos qu'il paraît imposer par son mutisme, son immobilité, sa stature hiératique dans la plus haute chambre, ce huis clos n'est à aucun moment dépourvu d'un charme tour à tour bizarre et familier, auquel même se montre sensible la vieille et bougonne servante Malon. C'est, pourrait-on dire, la mort à venir qui règle l'allure des habitudes et des joies secrètes de la vie. Et c'est ainsi qu'aux rafales de pluie, aux sursauts furieux des vents, aux cris mystérieux des rapaces nocturnes répondent les longues phrases exaltées ou, méditatives du piano. La mort du vieillard fera basculer cet équilibre fragile, et la scène de son inhumation donne à l'auteur la soudaine occasion de s'exprimer : « Ainsi le romancier qui sait ce qui va se passer regarde avidement toutes les transformations qui s'opèrent sur le visage de ses héros. » Mais le romancier sait-il vraiment ce qui va se passer, ce qui se passe ? Lui-même, à l'instar du jeune Hugues, va boire « la liqueur de lune » à la fontaine. Et le récit, brutalement, investi par des notations d'un réalisme forcené, s'empare des recettes du fantastique afin de les pervertir et de mieux les dépasser. Hugues fuit la maison damnée, en quête de cet amour humain dont son cœur déborde, et qu'il ne trouvera pas. Quant à Charles, délaissant le piano, « il entrait dans la phase merveilleuse de la folie, celle dont on ne peut guérir. Les choses qu'on y voit et entend ne peuvent être racontées aux humains, car les humains ne penseraient plus qu'à devenir fous. » Du voyage de Hugues vers le Nord, de son retour désespéré, de son total abandon aux énigmes de « l'eau qui rend fou », de son désir impérieux de « ne rien laisser pour aller vers rien » - non plus que la construction par le père, au sommet de la montagne, d'un orgue destiné à capter la musique des vents les plus sauvages-, nous ne dirons rien, sinon ceci : que nous nous trouvons en face du portrait le plus vrai de Richaud lui-même, avec ce visage éperdu qu'il aura lorsqu'il donnera, peu de jours avant sa mort, les pages de son dernier manuscrit à Robert Morel : Il n'y a rien compris . Mais il nous aura, ce Richaud pauvre et torturé, donné, parmi d'autres chefs d'œuvre, avec La Fontaine des lunatiques , son inoubliable version de La Chute de la maison Usher. |
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Liliane Meffre a donné le mardi 9 mars une conférence sur André de Richaud à l'Université de Bourgogne à l'occasion de la réédition dans la collection des « Cahiers Rouges » par Grasset de La Fontaine des Lunatiques . Elle est intervenue devant une cinquantaine d'étudiants français et étrangers du département de Lettres. Ils ont ainsi découvert cet écrivain trop méconnu. L'intérêt suscité par cette intervention auprès des enseignants présents laisse espérer que des travaux de recherche pourraient être prochainement initiés. A confirmer.
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Ainsi donc, la manifestation annoncée en Une n'est que la poursuite de cette œuvre de longue haleine dans laquelle notre association s'est engagée et dont elle a fait l'axe essentiel de sa politique. Nous avons ainsi convié par invitation nominative l'ensemble des présidents ou animateurs des bibliothèques du Vaucluse et des sociétés de lecture du département à participer à cette manifestation à l'issue de laquelle nous leur remettrons un exemplaire de l'ouvrage. Nous appelons tous nos adhérents et nos amis à participer activement, bien sûr, mais aussi à relayer l'information autour d'eux, auprès de leurs proches et de leurs amis, susceptibles d'être intéressés par cette conférence. Nous suggérerons à nos auditeurs de susciter le même intérêt auprès de leurs publics en leur proposant d'organiser des manifestations adaptées à leurs désidératas, c'est-à-dire conférences du même type ou interventions plus ludiques intégrant des lectures pouvant aller jusqu'à la mise en espace, en fonction des budgets.
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Philippe Rein et Liliane Meffre, grâce à Marie-Claude Dumas, présidente de l'association des amis de Robert Desnos, sont entrés en contact avec Jean Baptiste Para qui anime la revue Europe et produit avec André Velter une émission poétique sur France-Culture, tous les jours à 14 heures 55 intitulée Poésie sur parole .
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De ces contacts, il ressort qu'une semaine pourrait être consacrée à André de Richaud en mai ou juin de cette année par France-Culture à notre poète. Nous espérons pouvoir bénéficier d'un enregistrement afin de pouvoir le mettre à disposition de ceux de nos amis qui ne pourront pas eux-mêmes écouter cette série d'émissions et les enregistrer.
Il semblerait que la revue Europe , qui doit publier prochainement un numéro consacré à Pétrarque , dont on fête cette année le sept centième anniversaire de la naissance, publierait, à cette occasion, le poème d'André de Richaud Danse à l'ombre de Pétrarque .
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Rapprochements |
Il est sans doute hasardeux, mais nous le ferons tout de même, de rechercher chez ces deux poètes un fondement commun à leur humanisme ou plutôt leur humanité. Pourtant, la vision hallucinée de la montagne que livre Pétrarque dans le récit de l'ascension qu'il aurait faite du Mont-Ventoux, a quelque chose à voir avec le fantastique des descriptions que l'on trouve de la même montagne dans l'œuvre de de Richaud, qu'il s'agisse de La Fontaine des Lunatiques , par exemple, ou de La Barette Rouge.
De la même manière, il y a quelques ressemblances entre la jeune morte dont le cercueil plombé est déterré et la jeune beauté évanescente de Laure. L'un et l'autre de ces personnages exprime bien la quête presque désespérée de la pure beauté. De même, la construction de cet orgue animé par le vent, dont le chant mélodieux agit comme cris de sirènes, seulement audibles par des esprits libres au cœur pur. Dans le même esprit, on pourrait aussi faire référence à la nouvelle d'Honoré de Balzac, Gambarra , qui traite aussi du même thème.
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Il ressort aussi de ces contacts que la revue Europe , l'année prochaine, pourrait consacrer un cahier à André de Richaud. Cette éventualité accroît l'intérêt des Premières rencontres André de Richaud que nous organisons à la fin du mois d'Août 2004, en même temps que notre assemblée générale statutaire. Nous ne préciserons l'ordre du jour de cette manifestation que fin Juin début juillet. Elle pourrait se dérouler sur deux jours s'il y a matière. En effet, outre la dimension érudite concernant l'œuvre du poète, pour laquelle un appel à contribution a été lancé, nous souhaitons pouvoir collecter des témoignages de sa vie. Aussi lançons-nous un appel à tous ceux qui l'ont connu ou rencontré, qui peuvent détenir un souvenir ou un document faisant référence à un moment de sa vie et qui accepteraient de participer. Nous les prions de bien vouloir prendre contact avec l'association pour en déterminer les formes et les modalités.
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Grâce à notre Président, le fond André de Richaud vient de s'enrichir de deux nouveaux documents. Il s'agit de l'article paru dans le n° 844 de Juin 1965 de Paris Match et d'un reportage d'André de Richaud sur les marchés de Porto , paru dans la revue Les Hommes du Jour , du 1 er mars 1934. Il s'agit d'une revue dirigée par Henri Fabre, qui était couplée avec Le Journal du Peuple .
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L'article est signé par Georges Reyer. Il est titré : Le Poète Maudit qu'on croyait mort ressuscite en 80 pages et est abondamment illustré de photographies peu connues voire inédites d'André de Richaud : derrière les grilles de l'hospice de vieillards de Vallauris ; du même à vingt ans ; Charles Dullin dans l'An Mil au théâtre de l'Atelier ; Fernand et Jeanne Leger ; Cocteau et de Richaud en 1955 lors de la remise du prix Apollinaire ; avec Michel Piccoli, « son ami le plus fidèle » ; et enfin les membres du prix Roger Nimier qui le couronnent en Mai 1965.
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Roger Colozzi, administrateur de notre association, mais aussi membre actif de l'association « Les carnets du Ventoux » qui édite la revue trimestrielle du même nom, nous a transmis un article très documenté sur la relation de l'écrivain à la capitale du Comtat, avec laquelle il a entretenu tout au long de sa vie, une relation passionnelle d'amour haine. En effet, comme il y fait référence à plusieurs reprises dans son œuvre, et notamment dans Il N'y a Rien Compris , il y a poursuivi ses études secondaires durant lesquelles il s'est lié d'amitié avec Pierre Seghers, entre autres. Il a toujours souhaité y revenir comme il le narre dans Retour au Pays Natal . Mais ce « retour » après le décès de Jeanne Leger s'est mal passé au point que dans le journal inédit Interdit Au Public , il vitupère et proclame : « je mettrais Carpentras à feu et à sang ». Vous pourrez trouver l'intégralité du texte de Roger Colozzi sur le site de l'association.
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Reportage par André de Richaud. Photos de Cenis
Porto est une des villes les plus séduisantes du monde. Le voyage en chemin de fer de la frontière espagnole à Porto, au dessus de la vallée du Douro, est un enchantement. Ce fleuve, autrefois immense n'est plus, aujourd'hui, qu'une mince rivière coupée de rapides que le train surplombe à plus de cent mètres de hauteur. Le Douro est la grande voie de communication de cette région. Le Portugais étant demeuré, malgré tout, plus navigateur que paysan, utilise beaucoup plus le fleuve que les routes, et ces barques – qui ont l'élégance des gondoles vénitiennes – vont et viennent, guidées par des bateliers qui souvent se mettent à l'eau pour aider leur esquif à passer quelque rapide. C'est à Porto que se vendent tous les produits agricoles de la région. C'est le cœur même de toute la contrée. L'endroit où le paysan va boire et danser. Ce qui vous frappe surtout, à l'arrivée au Portugal, c'est une impression de pauvreté infinie, et la vue du marché de Porto réconforte, car tout à l'air d'y abonder. Les longues barques, pareilles à des tranches de pastèques, arrivent au quai, chargées de melons, de cages à poules, de paniers de raisins. Les hommes déchargent leurs barques, ils n'ont pas hésité à se mettre à l'eau. Des femmes, aux pieds nus et dont les robes sont brodées de fils de laine multicolores, s'emparent des marchandises et se répandent aussitôt dans le marché en poussant des cris stridents. Un tintamarre effrayant se fait entendre.
Les tonneaux font des bruits sourds en roulant sur les pavés pointus. Les marchandes de morue et de melons poussent des cris de gorge : « Bacalho barato ». Les porteuses de pastèques ont l'air de s'écrouler sous les piles de fruits qu'elles portent sur la tête et poussent des cris aigue. Des soldats portugais se promènent nonchalamment parmi les corbeilles, et tout ce monde circule le long des quais, évoquant une immense fourmilière. Les sirènes des longs cargos mugissent de temps en temps et les barques du Douro balancent doucement leurs longues voiles blanches. L'impression dominante qui règne sur la marché de Porto est que tous les gens qui vont et viennent sont des gens de mer. Plus qu'en aucune ville du monde, l'air de la mer, ici, se respire partout et le nom même du pays n'est-il pas révélateur ? On se trouve vraiment dans le port idéal, la ville qui baigne dans la mer. Les femmes et les hommes y ont un air de noblesse qui frappe. Ce n'est plus la morgue espagnole, mais une sorte de douce dignité, la dignité des peuples pauvres, mais qui ont eu un des plus grands passés du monde. Le Portugais, qui se nourrit de morue et de piment, sait qu'autrefois il possédait d'immenses pays peuplés d'esclaves. Il se souvient… et les femmes, aux sourires énigmatiques, aux voix douces et chantantes, ont toujours l'air d'attendre le pirate qui les délivrera de leur esclavage. Après le marché aux fleurs de Florence, qui évoque une Renaissance heureuse et comblée, les débarcadères de Porto sont les choses les plus belles de couleurs que l'on puisse voir en Europe. Les paysans y ressemblent à des Corsaires. Ils ont un foulard rouge autour du cou, que la crasse rend encore plus brillant, et portent de grands anneaux d'or aux oreilles. Par les trous de leurs pantalons en lambeaux on voir leurs jambes noires et brûlées, et ils sont si maigres que, pendant les efforts qu'ils font pour décharges les paniers de fruits ou pour rouler les tonneaux, on peut suivre sur leur dos ou leurs épaules, le jeu de leurs muscles. Ce sont des modèles pour Michel-Ange ou Pierre Puget. Les mains, sillonnées de veines épaisses manient les lourds fardeaux avec une habileté prodigieuse. Une sorte de préciosité dans le langage et dans le geste, le sourire étonné avec lequel ils accueillent les propos de l'étranger, la patience qu'ils mettent à comprendre ce qu'il dit, tout cela rend éminemment sympathique la visite des marchés de Porto. Il commence dans la brume de l'aube et ne se termine qu'au crépuscule, dans la brume aussi, car, à Porto, seules les heures du milieu de la journée sont absolument claires. De même que Marseille a toujours l'air de baigner dans un air enflammé, de même que le ciel de Copenhague a l'air d'être un bloc de cristal transparent, Porto baigne toujours dans la brume. Toutes les vapeurs de la vallée du Douro se rassemblent dans le port et cet air embué donne encore plus de poésie aux soirs et aux matins. Des douaniers, au regard de feu, vont et viennent inlassablement le long des quais, mais le Portugais comme l'Espagnol est né contrebandier et, malgré toute leur vigilance ils troquent sous leur nez de l'alcool et du tabac que les cargos apportent de tous les coins du monde. Quand la chaleur se fait trop accablante, les gardiens de bœuf s'assoient sur les pavés, en face de leurs bêtes, rabattent sur leurs yeux leur feutre vernis de sueur et, les mains croisées sur les genoux se mettent à dormir. Les bêtes elles-mêmes somnolent et un grand silence s'abat sur le marché. La tête des bœufs plie sous son joug immense en bois blanc sculpté, mais s'ils en ont l'habitude. Ces jougs sont d'épaisses planches ouvragées surmontées de touffes de crins noirs, longues de près d'un mètre et dont le poids peut atteindre une quarantaine de kilos. Ils sont sculptés par des « artistes » de la campagne qui viennent les vendre à Porto. Ce sont des merveilles d'art populaire. Les motifs décoratifs y sont d'une délicatesse infinie. Au crépuscule, la ville s'ébroue, les paysans s'éveillent. Les montagnes qui entourent Porto s'assombrissent. Les bateaux se remplissent de corbeilles vides ; les femmes, leur enfant endormi dans les bras, s'assoient au fond des barques. Les hommes manoeuvrent les voiles carrées des embarcations et toute une flottille remonte le Douro. Le soir tombé, des airs de guitare éclatent dans toutes les rues. On danse le fado . Au milieu des places des quartiers pauvres de Porto on peut voir, au centre d'un cercle d'enfants, de grandes marmites où cuit la morue, plat essentiel de l'ouvrier portugais. Des hommes ivres parcourent les rues, et cette ville qui, le matin, paraissait si riche et si bruyante a l'air de devenir une ville de légende, une ville qui ne serait pas de ce monde. L âme de Gérard de Nerval doit aimer à errer parmi les rues mystérieuses où de temps en temps éclate un cri, où l'on peut entendre chanter par un ouvrier ivre, pendant des heures, une interminable romance poétique et sentimentale. |