Société des études André de Richaud
Bulletin de liaison n° 4
Août 2003

 

On n'est jamais trahi; on se sert des autres pour se trahir soi-même.

 

Siège social et administratif : 21, rue de la grande monnaie 84000 Avignon



André de Richaud, le 4 ème (en partant de la gauche), à coté de Mme et M. Blanc.

 

Nous remercions Mme le docteur Estelle Blanc, épouse de Mr. Paul Veyne, Professeur au Collège de France, qui nous a confié spontanément cette photographie familiale sur laquelle apparaît André de Richaud.

Mme Blanc était, à l'époque, trop jeune pour participer à cette promenade dans la campagne bédoinnaise, sur les premières pentes du Mont Ventoux.

En effet, elle semble avoir été prise en 1941 lors d'un séjour d'André de Richaud à Bédoin dans une propriété de la famille Blanc au hameau des Maridats.

 

André de Richaud est tourmenté : son grand-père maternel vient de décéder et la maison familiale d'Althen des Paluds où il a vécu avec sa mère a du être vendue. Sa relation avec Jeanne Léger connaît une éclipse. Il a été démobilisé. Mais la guerre est là, omniprésente. Elle le replonge dans le désarroi et l'angoisse du début du premier conflit mondial, le repliement sur Althen des Paluds, l'annonce du décès de son père au champ d'honneur, la désagrégation du tissu familial et la douleur étrange et fascinante qui envahit sa vie et le submerge, l'emportant définitivement au-delà du miroir.

Dans « La confession publique » , il écrit :  « C'est sanglant et comique, mais il faut être moi pour connaître la saveur intime de ma grandeur. Cette infériorité physiologique, je l'ai comprise dès l'adolescence. J'ai deviné aussi qu'elle n'était pas insurmontable. C'est une idée d'enfant pour qui le monde est un ouragan de gifles, une averse d'humiliations. Je me disais : il est évident que lorsque je rencontrerai quelqu'un de qui j'aurai plaisir d'être connu, je devrai l'amener par des moyens plus ou moins loyaux, à s'éprendre de moi. Un être qui part dans la vie ainsi, du mauvais pied, n'a guère de chances de s'en tirer. Je pensais et je pense encore – l'expérience étant pour les niais – qu'il n'y avait qu'un moyen pour entrer dans mon univers, pour faire partie de mon jeu d'apparences : se laisser entraîner les yeux fermés et les mains ouvertes par l'amour qu'on a pour moi. Je ne demandais qu'un sentiment à ceux qui voulaient – et je pensais que le jeu en valait la chandelle – me connaître ; c'était l'amour.

J'ai fondu ainsi, dans ma quête d'amour, sur les cœurs comme sur les proies et c'est moi qui étais faible et désarmé. »

C'est le même qui, quelques années plus tard ( Caliban n°28 Juin 1949), écrira la « Lettre à un étudiant sur la séduction » : « Vous m'écrivez, fort naïvement et avec une charmante vanité, mon jeune ami, que dans la ville de province où vous comptez passer quelques semaines de vacances, tout le monde dit que vous êtes le garçon le plus séduisant du monde. Cela m'inquiète et me navre. Rien n'est plus dangereux, pour un garçon de votre âge , que d'être séduisant. Rien n'est moins indiqué pour la vie en société que d'avoir du charme. Quelques uns de mes amis (je suis trop modeste pour me nommer) sont passés par là et en sont revenus dans un pitoyable état. »

Dans une lettre au poète datée du 17 Mai 1942, Georges Ribemont-Dessaignes, écrit : 

« Dis-moi : je cherche éperduement dans le Sud-Est à acheter ou à louer un terrain, une maison (de un à plusieurs hectares selon la nature de la terre) pour me fixer sur un bout de sol, y manger, etc. Mais tu vois ça, les prix ? Le Var, les A(lpes) M(aritimes), c'est fou. On me dit les Basses-Alpes, le Vaucluse. On trouve encore.

 

Colloque André de Richaud

« Terres du Sud, théâtre du monde »

Ce premier colloque consacré à André de Richaud sera un événement scientifique dans la mesure où il va poser les pierres angulaires d'une recherche sur l'œuvre et le contexte dans lequel elle s'est épanouie. Les lignes de force du colloque seront bien sûr la personnalité d'André de Richaud et son œuvre aux multiples facettes. Homme du sud qui a emporté, à Paris et ailleurs, non seulement la terre d'ocre de son pays « à la semelle de ses souliers », mais aussi son accent (au propre et au figuré) et sa vision méditerranéenne du monde, André de Richaud a su charmer, attirer, conquérir un public parisien, cosmopolite et cultivé. Dans la grande tradition humaniste il a découvert, analysé et peint le « theatrum mundi » , ce théâtre du monde où s'affrontent passions humaines éternelles (amour, haine, jalousie, déchirements…), mythes et religions, pulsions chtoniennes… Dans une production riche et très diversifiée (poésie, romans, théâtre, pièces radiophoniques…) cet éternel humain trouve forme et expression dans une langue drue, aux chatoiements fascinants, aux sources multiples. Reflété par des témoignages, des correspondances, des articles de ses contemporains et amis qui ont fait le succès de l'auteur, André de Richaud devrait apparaître dans ses plus grandes dimensions, plus vivant que jamais.

LM

 

Des histoires de successions compliquées et sentimentales ( drôle d'association) font que pour acheter je ne puis plus mettre une grosse somme, et que je préférerais trouver soit à acheter en viager, ou alors, ferme, avec des conditions de paiement possibles pour moi. Quelqu'un m'a parlé ces jours-ci du Vaucluse où je n'ai rien tenté encore. Toi qui connaît de ces côtés, dis-moi si tu ne sais personne à qui je pourrais m'adresser ? Et où ? On me dit que du côté de Sault c'est assez beau. (Je ne veux pas vivre en plaine, tu sais, et je me fous des terres riches). Mais je voudrais une petite propriété paysanne, provençale. Pourvu qu'il y ait l'électricité. Le reste, je m'en arrange. Je te dis ça, parce que toi qui viens de séjourner par là, tu peux me donner des renseignements. Je te remercie à l'avance. Réponds-moi vite à ce sujet, cela me devient urgent. Sinon je chercherai par ici, c'est beau d'ailleurs, mais ce n'est pas  « ma » Provence…Il y a un peu d'Auvergne déjà. Et dans l'Auvergne il y a…mettons un chef de gouvernement….. »

 

Cette lettre, sur le ton de la confidence amicale, présente un intérêt historique certain du fait des références explicites au gouvernement de Vichy et aux sentiments qu'il inspire aux deux amis. Ribemont poursuit : «   J'ai une petite pièce qui pourrait aller à la radio. Connais-tu les moyens de s'introduire chez cette personne ? Mais auparavant je voudrais te la faire lire pour ne pas gaffer. Car (c'est une sorte de farce) il y a une petite aventure politique qui s'y passe et qui peut heureusement être prise du côté « manche ». Encore faut-il être sûr que je ne me trompe pas d'appréciation et que le véritable point de vue sautant aux yeux d'Anastasie ne provoque chez elle une crise d'hystérie néfaste. Je t'enverrai donc le papier pour que tu le lises et me dises ton opinion. »

 

André de Richaud lui répond :

« Pour ta pièce, je la ferai lire à Jacques (Baron) . De toutes façons on la proposera. Les raisons qu'ils ont de prendre ou de laisser, c'est un peu comme la loterie nationale ! On ne risque rien de montrer. Démobilisé j'ai passé en juillet-décembre 40 les mois les plus heureux de ma vie à Auch. Qu'est-ce qu'on se tapait comme foie gras et armagnac. J'y étais avec Jeanne Léger. Nous nous revoyons en amis, ce qui fait qu'on est fort content l'un de l'autre. Tout est pour le mieux.

Pour acheter une maison, mon frère m'a obligé à vendre la nôtre près de Carpentras, il y a un an. Mauvaise affaire grâce à sa connerie. Si j'avais su !… Mais il devait beaucoup d'argent dessus et sachant que Léger aurait acheté, pour que cela ne me retombe pas dans les mains…bref…Je ne l'ai plus. Ni l'argent. Comme bien tu penses. 

 

J'ai la satisfaction de dire que ce n'est pas moi qui ai voulu la vendre mais si tu avais acheté ça – un hectare tout pour les primeurs, une très grande maison, mais n'y pensons plus ! – Je me console d'avoir écrit « l'Amour fraternel ».

 

Pierre Seghers, dans « Richaud du Comtat » a raconté cet épisode particulièrement tragique de la vie de poète, cette nuit avignonnaise où il dilapide l'argent que vient de lui remettre le notaire, semant les billets, un peu comme s'il jetait, emporté par une désespérance joyeuse, aux rafales d'un vent mauvais, les pétales d'une marguerite qu'effeuillerait un amoureux transi, au long des caniveaux de la rue de la République jusqu'à l'hôtel où il est hébergé. Il mettra cette chambre sens dessus-dessous, dans un accès de colère froide et angoissée.

 

Avec la vente de cette propriété familiale, héritage du grand père maternel Dellière, c'est tout un pan de son enfance et son attachement à sa mère qui sont remis en cause. C'est une nouvelle fois, l'impossible «  retour au pays natal  », le déracinement comme le fut la brouille avec son frère en 1934 dont il relate la dimension dans « L'Amour fraternel » .

 

Dans « La cruche et la bouteille » , il relate ce que fut le voyage d'Avignon au moment du décès du grand père Dellière et la nouvelle plongée dans les affres de l'alcool dont  «on revient déchiré, blessé, comme de courses interminables dans des contrées inconnues » .

Il m'a été rapporté un épisode particulièrement significatif, par des amis malaucèniens qui ont participé à un pique-nique dans la forêt de Peyrache, au cours duquel, André de Richaud aurait consommé de l'alcool à brûler alors qu'il laissait échapper son angoisse existentielle en simulant un enfermement ou un emprisonnement dans des bâtiments désaffectés. Son séjour au hameau des Maridats a laissé aussi des souvenirs semblables dont les témoins, aujourd'hui encore, refusent de parler.

 

Enfin, il y a aussi cette brouille avec Jeanne Léger, dont il parle avec un certain détachement qui cache mal l'importance que cette femme a eu dans sa vie, malgré leur différence d'âge. Jeanne Léger avait dix sept ans de plus que Richaud.

Elle a joué un rôle important dans la vie du romancier à partir de 1935, bien qu'on connaisse très mal quelle était la profondeur de leur relation, relation sûrement compliquée du fait des blessures profondes dont l'un et l'autre étaient atteints. Jeanne Léger a dû jouer aussi bien le rôle de la maîtresse que de la mère et de la femme, alors qu'elle conservait un attachement profond à celui qu'elle avait séduite un jour de décembre 1918 à la terrasse de la Closerie des Lilas alors que, vêtue de sa robe de mariée immaculée, elle fuyait sur une bicyclette le « gentil » notaire qui piaffait d'impatience de lui passer la bague au doigt .

 

Dans « Interdit au public » , il écrit  : « Je ne raconterai pas cette histoire si Jeanne n'avait été la femme la moins intellectuelle (excusez du peu) mais la plus sincère et la plus directe du monde. Elle avait pour saisir le monde la tendresse , je le dirai un jour. On se sent les mains sales quand on veut parler de certains êtres et c'est justement de les sentir sales qui fait que… Peut-être c'est la propreté (quel mot !). »

 

Rares sont en effet les textes où de Richaud consent quelques confidences sur cette relation qui nous demeure énigmatique, malgré les sentiments sincères et amicaux, presque paternels, que Fernand Léger a toujours montré à l'égard de Richaud.

 

Cette « crise » a servi de terreau à «  La Confession Publique  » , l'œuvre la plus profonde de Richaud où le philosophe, qu'il n'a jamais voulu paraître, écrit les plus belles pages désespérées sur l'amour et l'altérité. En exergue de la réédition de « Le temps et l'autre » d'Emmanuel Lévinas, les éditions Quadrige/PUF citent cette phrase du philosophe:   « L'étant peut-il entrer en relation avec l'autre sans laisser écraser par l'autre son soi-même ? »

Richaud a répondu par anticipation à cette interrogation dans la « Confession publique »  : « J'ai vu arriver au-devant de moi le précipice à une allure vertigineuse, comme l'automobiliste sans frein. Et le miracle s'est produit au moment où les yeux fermés et le cœur ouvert, je croyais rouler à l'abîme. Le miracle s'est produit. Le miracle que je portais en moi depuis des années, sans le savoir, comme un fruit et qui est tombé mûr au moment fatal. »

F.L

 

Colloque : informations pratiques

 

Ce premier colloque littéraire, pourrait se dérouler sur deux jours. Le programme définitif reste à établir en fonction des contributions des uns et des autres. Il pourrait être accompagné d'une programmation artistique tournée vers un public plus large et la soirée de la première journée serait consacrée à une évocation poétique de l'œuvre d'André de Richaud mise en espace par Alain Cesco-Résia, comédien et membre fondateur de notre association.