Société des études André de Richaud
Bulletin de liaison n° 2

Janvier 2003

On n'est jamais trahi; on se sert des autres pour se trahir soi-même.

Siège social et administratif : 21, rue de la grande monnaie 84000 Avignon

Sommaire 

  • - Editorial du Président,
  • - Une mine insoupçonnée par Liliane Meffre,
  • - Quelques perles du fonds Mayer,
  • - A propos de La création du monde, Portrait du  jeune André de Richaud, par Félicien Lalauze,
  • - Brèves,
  • - Bulletin d’adhésion,

 

Editorial :

La grande majorité des membres ont marqué leur intérêt en faisant des propositions d’actions en  coopération que nous espérons pouvoir mener à bien dans les mois à venir.
Plusieurs dons de pièces intéressantes ont été faits au Fonds André de Richaud de Mormoiron. Pour citer quelques exemples : des copies de correspondances entre Richaud et Delteil, des revues anciennes dans lesquelles Richaud publia des oeuvres encore peu connues, un exemplaire de la partition musicale que Darius Milhaud composa en 1932 sur un poème de Richaud.
Nous amorçons une coopération avec un éditeur important afin d'essayer de publier le théâtre de Richaud pour la première fois depuis un demi-siècle.
Nous travaillons sur un projet de colloque.
Nous préparons des évènements pour le mois d'août prochain lorsque nous nous retrouverons à l'occasion de notre Assemblée Générale.

Enfin nous sommes heureux de constater qu'au fur et à mesure de nos démarches nous faisons des découvertes essentielles et faisons aussi découvrir les mille facettes de ce poète exigeant : personne ne reste indifférent à André de Richaud !

Bonne Année à tous

Philippe  Rein

 

 

Une mine insoupçonnée

Liliane Meffre 

 

    Le premier appel lancé dans le bulletin inaugural de la Société a été entendu et nous avons eu le grand plaisir de recevoir de fort riches documents de la part du Dr. Jacques Mayer.

    Ce collectionneur passionné nous a donné communication d’un large ensemble de lettres d’André de Richaud adressées à Joseph Delteil, de 1929 à 1967. Cette amitié de près de quarante ans avec Delteil fut un axe fort dans la vie d’André de Richaud. Des lettres à Frédéric Lefèvre, à André Gomes, à Daniel Vallard, à André Lanoux, ainsi qu’une carte à Robert Morel s’ajoutent à ce fonds substantiel augmenté de quelques textes joints à la correspondance avec Lanoux : « Enquête sur le cinéma », « Complainte du Docteur Bougrat » (8 quatrains, 1927). A signaler aussi un texte de 1959 « Max à l’école militaire »  paru à l’occasion du quinzième anniversaire de la mort de Max Jacob. Tous ces documents nous renseignent sur les activités littéraires, les contacts, les projets et difficultés d’André de Richaud et demanderaient à être analysés pour l’établissement d’une biographie approfondie.

    Un texte de 1952, intitulé « Le chevalier de minuit », « évocation radiophonique », vient compléter cette collection du Dr. Mayer. Il s’agit d’un conte de Noël se passant « sur les terres du Seigneur de Lourmarin », poétique et tragique, cruel et fantastique comme les contes germaniques. Il faut le lire ou l’écouter ! 

     Notre Président Philippe Rein possède dans sa collection un autre texte « La chasse de Pierre Chanu » (qualifié de « drame en un acte » et dédié à Charles Dullin) dont l’atmosphère étrange et poétique est de la même veine. On y retrouve également cette présence à la fois maléfique et bénéfique des forces de la nature, des esprits élémentaires, un mélange de bonheur de vivre et de lourde fatalité.

      Mais notre Président aura certainement l’occasion de parler des autres trésors de sa collection André de Richaud.  

 

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Nous publions ci-dessous, avec l’aimable autorisation du Dr. Mayer quelques perles de son fonds

Mon cher Delteil,

                Je pense à vous souvent. Vous le savez. J’ai parlé de vous l’autre jour (je m’en parle souvent tout seul) avec Madame Dudley qui était surchargée de peintres, de maçons et de lessive. Je vais souvent 13 rue de Seine où habite ma future vedette, pour ma prochaine pièce : Madeleine Robinson.

                Je travaille. Je fais des articles pour la croûte et du roman et du théâtre pour la mie.

                J’ai un jeune secrétaire qui fixe mon désordre : c’est un de ces anges sans ailes (qu’en sait-on ?) qui aiment les alexandrins (je parle des vers et pas des hommes) et le pli au pantalon – c’est la même chose au fond. Le brillant de l’esprit et celui des chaussures. Nous n’allons jamais ensemble aux générales car nous trouvons que le couple Maurice Rostand-Rosemonde Gérard suffit largement aux parisiens. Mais je déconne mon cher Delteil et c’est si bon de déconner dans ce Paris où il y a au moins deux fois plus de couillons que d’hommes.

                Je vais faire des tas de choses à Radio-Toulouse. Je suis en rapport avec un garçon de Montpellier. S’il me donne beaucoup de sous j’irai vous voir mais on se ruine ici pour ne pas vivre… Et j’ai mon secrétaire que j’appelle pompeusement mon « train de vie » qui me ruine en cirage et en téléphone.

                Envoyez-moi un petit bonjour, entre deux coups de vin nouveau si vous en avez le temps.

                Je vous embrasse.André

                  

André de Richaud

14, rue des Canettes (6)

               

 

Excusez ce papier mais par une punition du ciel sans doute, je suis comme le roi Midas. Depuis que je ne bois plus tout ce que je touche boit !

 

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Cette lettre, comme toutes les suivantes, est adressée à Delteil Tuilerie de Massane, route de Grabels, Montpellier, (Hérault) et porte un cachet à la date du 6-10-1949. C’est la première mention de l’adresse 14, rue des Canettes, l’hôtel meublé tenu par Céleste Albaret, et où Richaud vivra dans un état de dénuement de plus en plus grand jusqu’en 1960.

Katherine Dudley est la sœur de Caroline, épouse de Delteil. Le projet de pièce avec Madeleine Robinson ne semble pas s’être concrétisé. Par contre un texte, La Farce des Bossus, fut donné à Radio-Montpellier le 25-02-1950.

Delteil répond à Richaud par une lettre qui est reproduite dans André de Richaud, Ed. Le temps qu’il fait, cahier 3-4, 1986, p. 164. Il y recommande en particulier un « petit jeune homme » dont il est question dans la lettre suivante, datée du 26-11-1949.

Mon cher Delteil

                Vos lettres viennent à moi comme des poèmes. Pour moi comme des lézards, des feuilles de vigne et tout et tout… Il est de plus en plus question de ce festival Richaud-Sauguet de fin décembre à Radio-Toulouse dont on m’écrit de Montpellier. Enfin, je pourrai y aller car je vais avoir du fric.

                Ces types-là m’ont l’air très gentils. Un petit Pierre Bourgoin, venu me voir ici l’air très sympathique. A l’air, comme nous deux, d’avoir les yeux plus gros que le ventre ! mais c’est l’âge, et de cet âge, nous n’en sommes ni l’un ni l’autre sorti.

                Peut-être dans trois semaines, je vous embrasserai. Enfin depuis si longtemps.

                                                               Votre André

                                                            

Je monte, astucieusement, vers midi, boire un verre chez Madame Dudley avant de descendre au second prendre l’apéritif et déjeuner chez Madeleine Robinson. (Voyez, comment les gangsters de Carpentras ont l’écriture nette quand ils ne font pas poésie).

 

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Hôpital de la Salpêtrière Salle Calmeil

Boulevard de la Gare Paris

Mon cher Delteil

                Que cette adresse sinistre ne vous inquiète pas. Mais je n’étais pas bien depuis assez de temps !… Dans la première partie de ma vie vécue on me prédisait la mort parce que je buvais trop ; dans la seconde, j’ai failli mourir de ne pas manger. Mais tout s’arrange. Il faut que je reste ici quelques jours pour justifier un séjour de quelques semaines dans une maison de repos. Vous comprenez…

               

Par hasard j’ai un grand ami dans l’administration des hôpitaux. Ne le répétez pas aux animaux de la ferme.

                Ci-joint un petit air de cornemuse qui vous dira combien je vous aime tous les deux.

                                                                                                              Dédé des Canettes

 

 

A Joseph Delteil

« Ca va de pis en pis » comme dit la fermière

Qui coeuille le bon lait en trimballant ses seaux

Dans les prés parsemés de vaches ferroviaires

Enfin bref, mon Joseph, me voilà à l’ostau

 

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Non que mon cœur qui t’aime ait perdu la lumière

Non mon tympan n’est pas sourd au chant des oiseaux

Il fallait à mon corps la révision plénière

Enfin bref, mon Joseph, me voilà à l’ostau

T’en fais pas, mon Joseph, tout ça n’est que salade

Un moyen inédit pour éclaircir ma peau

Saint André soit loué je suis guère malade

Tout va ; et les deux œufs et le petit oiseau

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Et le diable est venu à l’heure fatidique

Me délivrer du mal. Je sortirai bientôt

Et j’offrirai encor aux foules atomiques

Ma tendresse, les œufs et le petit oiseau

                                               André

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Cher ami,

                Tous les matins, en voyant ces beaux jours, je vous attends. J’ai même, trois nuits de suite, rêvé de vous. Ma goutte est passée – jusques à quand ? – grâce à mon charmant interne – doctor angelicus !

                Reçu de Morel, pour ce que je lui ai envoyé, une très enchantée et consistante lettre qui m’a jeté dans d’inestimables transports (Jeanne d’Arc).

                Mon interne est beau, compétent, il sait lire, et est chasseur et adore faire la cuisine. Il m’a tué une lièvre (comtat) que nous mangeons ce soir à la poivrade. Vive la lièvre ! Vive François d’Assise. Vive le pas… Vive le chateauneuf et la truffe. Et merde pour le vice-roi du Pérou.

                Je vous embrasse.

                                                                                                                             André

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Delteil a noté au crayon rouge sur cette carte « (de ND de la Rouvière-Gard) 23-11-1967 », et sur l’enveloppe « André de Richaud ». Au dos de l’enveloppe (coupée) il a inscrit : « Peinture la période cruciale 1910-1914 : l’objet explose, Apollinaire – Picasso et surtout Mondrian, Kandinsky ».

Les « souvenirs imaginaires » dont il est question dans la lettre suivante et pour lesquels Robert Morel le rémunère sont vraisemblablement ce qui devait être publié à titre posthume en 1970 sous le titre « Il n’y a rien compris ». Cette lettre

 

 

 

A propos de La Création du Monde,

 

Portrait du jeune André de Richaud

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par Félicien Lalauze

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 « Le désir d’écrire ses mémoires, dit J-J Rousseau, est lié directement au délire de la  persécution. Non pas seulement d’écrire ses mémoires mais surtout de parler de soi-même, toutes les œuvres d’art étant des autobiographies maquillées. Vient un moment où l’on trouve que le héros le plus intéressant qu’on puisse inventer est soi-même. Et avec quelle inconséquence on construit ce personnage ! On affecte de n’y pas tenir, de n’y prendre garde. On laisse à tous les amis, à tous les ennemis le droit d’ajouter un trait : de forcer une couleur et quand le monstre est terminé toute la société s’enfuit en hurlant. (La Confession publique, p. 50)»

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André de Richaud a écrit La Création du Monde en 1929 en quelques jours, la Semaine Sainte, si on en croit les repères qu’il a lui-même donnés. L’auteur avait alors vingt-deux ans et avait déjà publié, outre plusieurs articles dans les Cahiers du Sud d’André Gaillard et de Jean Ballard, et dans la revue Feu publiée à Aix-en-Provence sous la direction de Joseph d’Arbaud, un petit roman Comparses aux éditions Jacques Marcireau à Poitiers en 1924 et  La vie de saint Delteil , écrite en 1927 et publiée par la Nouvelle Société d’Edition l’année suivante après la rencontre à Aix-en-Provence de Mauriac, qui l’encourage à écrire. Il adapte, la même année, Hécube d’Euripide.

Il vient de terminer ses études de Droit et de Philosophie à l’Université d’Aix-en-Provence et sera nommé professeur de philosophie au lycée de Meaux à la rentrée 1929. Il prépare, en outre, l’agrégation, qu’il ne pourra pas présenter, comme Albert Camus, du fait d’une affection tuberculinique.

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A propos de La Création du Monde, Jean-Louis Malves écrit dans  Delteil en habits de lumière  :

«  La vie de Saint Delteil est l’un des tout premiers ouvrages d’André de Richaud. Celui-ci était tellement inconnu lorsqu’il envoya le manuscrit aux éditeurs, ceux de la Nouvelle Société d’Edition, que ces derniers crurent à une supercherie, voire, tant cet ouvrage semblait écrit par lui, à une mystification de Delteil lui-même. »

 Delteil venait de publier sa Jeanne d’Arc chez Grasset en 1925 : il reçut le prix Fémina. Elle est portée à l’écran par Carl Dreyer en 1927 ; et Delteil participe étroitement et activement à la rédaction du scénario (Mon Ciné n° 137 du 15 mars 1928). La passion de Jeanne d’Arc, qualifiée de Joconde du cinéma, est devenue un grand classique.

Dans La Deltheillerie, l’auteur lui-même devait écrire plus tard, lançant un clin d’œil à son ami Richaud :

« Entre parenthèses, c’est ainsi que j’aime la gloire à vingt ans. A l’apogée du corps et de l’esprit – à quoi bon femmes et honneurs à l’infirme vieillard ! Ah ! Je l’ai bue jusqu’à la lie la vie – la lie, la meilleure goutte. A vingt ans j’étais un génie, à trente ans, un saint. »

 André de Richaud a envoyé un exemplaire du manuscrit de La Création du Monde à Delteil. Celui-ci l’a invité à venir le rencontrer dans l’Aude : 

« Je n’oublierai jamais ce grand gosse passablement dégingandé qui me débarqua un jour à Pieusse, en espadrilles comme moi, le front étrangement large, l’œil et la dent luisants.

Tout de suite, je sentis la race, le nerf, le fouet, toutes choses que j’aime : assez de culot, ce qui n’est pas pour me déplaire, de la gaieté et de l’humour à revendre gratis et quelque mépris de surcroît, comme il sied. Un homme, quoi ! »

Jean-Louis Malves commente :

« De cette rencontre naquit entre les deux écrivains l’une de ces amitiés indéfectibles qui résistent aux séparations, aux périodes de silence et de solitude, de même qu’aux désordres et divers aléas de la vie. »

Richaud, transporté à l’hôpital Saint Charles à Montpellier le 17 septembre 1968 où il s’éteindra le 29, informe ceux dont il se sent les plus proches, Joseph Delteil et Michel Piccoli. Ils se retrouveront, l’un et l’autre, à son chevet.

Delteil, en marge des avant-gardes Dada et surréaliste, fréquente le salon des Delaunay : « Soupault nous avait amené Delteil en 1923. C’était un petit employé du ministère de la Marine et sous son buvard, il écrivait en douce des romans. (Sonia Delaunay dans Nous irons jusqu’au soleil) »Le salon d’Henri de Régnier aussi, célèbre s’il en est. Il rencontre Breton. Fait feu de tout bois dans ce Paris des Années Folles. Fréquente les Ballets Nègres sous la direction de Caroline Dundley. Elle deviendra sa femme en 1937 en Grande Bretagne, juste après sa « fuite » de Paris et son installation définitive à la Tuilerie de Massane à Grabels, à côté de Montpellier

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Il profite aussi de l’engouement qu’a suscité au XIXe siècle l’Orientalisme et la «découverte du Sud », dans les salons lamartiniens de 1848 : ils s’entichent de Frédéric Mistral, puis ce fut l’aventure du Félibrige, à partir de 1854 et le début du tourisme culturel avec Paul Mariéton et les Chorégies d’Orange. Plus que l’héliotropisme, c’est l’expression franche de la sensualité et un certain paganisme qui attire le public parisien. Elle submerge déjà les dernières barrières de la moralité bourgeoise et victorienne qui a étouffé l’expression artistique au XIXe siècle (Les Femmes d’Alger de Delacroix, les peintures de Picabia représentant des bordels).

André de Richaud, orphelin de guerre dès le mois de décembre 1914 - son père est tué au combat des Marlieu, commune de Neuvilly dans la Meuse ; sa mère décède de maladie le 9 août 1923 à quarante ans, - connaît une enfance terne, coincée, étouffée par un milieu familial et sociétal aussi étriqué que déchiré :

 

A - Un grand-père maternel

 

«Un assez terrible instituteur franc-maçon (Jean Loize) » à l’esprit obtus, un homme qui ne jure que par le parti radical-socialiste qui se déchire entre la tradition provençale et surtout comtadine, dans laquelle le souvenir de l’extraterritorialité pontificale et de l’éloignement du pouvoir politique romain servent de fondement à un sentiment communautaire identitaire et libertaire proche de la théorie des libertés-résistances de Benjamin Constant, représentée par Louis Guichard et les « Jeunes Turcs »

d’Edouard Daladier.

Daladier, le carpentrassien de la rue du Clapiès, nouvel agrégé, est nommé professeur d’histoire à Nîmes, en 1909 (dans le lycée où enseigne le père de Richaud). Ce jeune professeur s’impose rapidement et se lie d’amitié avec Georges Boucoiran, l’un des pionniers de la Fédération des jeunesses laïques et est proche des idées pacifistes et internationalistes jaurésiennes.

Au cours de l’année 1911, Daladier envisage avec des amis, jeunes militants de Carpentras, de composer une liste pour les prochaines élections municipales de Mai 1912. Une liste d’union républicaine n’ayant pu se constituer en dépit des efforts tentés par le député radical-socialiste Guichard, ce fut l’occasion, pour les jeunes républicains de gauche, de faire leur entrée sur la scène politique.

A la surprise générale, les candidats de la « liste des hommes nouveaux » sont très bien élus dans les deux bureaux de vote de Carpentras. Le nouveau conseil municipal prend acte de ce succès et désigne Edouard Daladier comme maire. Mais, dès l’année suivante, il est distancé par Guichard aux lé-gislatives et finalement battu du fait de ses positions sur la loi de trois ans : « Le pire fléau pour la France serait de devenir esclave » et son refus du pacifisme à tout prix.

En 1913, Frédéric Mistral, présidant les fêtes félibréennes organisées par la municipalité Daladier, s’adressait ainsi au jeune maire : « Connaissez-vous un nom plus provençal que le vôtre ? Il vient de dalader, c’est l’olivier rustique et fort, ramassé et rugueux mais résistant de Provence. (Elisabeth de Réaux  Daladier)»

Daladier comprend et parle le provençal depuis son enfance et connaît bien le répertoire des poètes félibréens, et notamment l’œuvre de Mistral. On peut légitimement penser qu’il a des relations avec les Provençalistes et même qu’il  fréquente la boulangerie de François Jouve, dans le même quartier que celle de son père. Et donc que certains liens auraient pu se tisser avec le jeune Richaud, qui lui aussi est un habitué de ce véritable salon littéraire.

Richaud ne semble pas avoir évoqué Daladier dans son œuvre ou ses correspondances, si ce n’est dans Interdit au public où il note :

« Carpentras : aujourd’hui l’asperge boude mais la tomate est au zénith.  Daladier : il a pas sucé la tour Eiffel pour la rendre pointue. Pas moyen de me souvenir de la réplique du boulanger : « Ange, il faut tout voir…»

Dans Il n’y a           rien compris, il évoque le député qui a permis à son grand-père de lui faire obtenir une bourse, sans esquisser la moindre révérence ou le moindre signe de reconnaissance. Au contraire un mépris certain pour « le député radical-socialiste ». Or, il pouvait s’agir aussi bien de Daladier que de Guichard, élus l’un à la suite de l’autre sur la même liste aux élections de 1919.

Le dépouillement de certaines archives privées, ou du fonds Jouve, déposé à la bibliothèque Inguimbertine à Carpentras, devrait permettre de mieux éclairer ce pan de la vie de Richaud et l’influence de ces relations locales sur la place qu’il trouvera dans la société littéraire aixoise et même parisienne.

 

B - Une famille paternelle

 

Elle arbore fièrement la patte d’ours  du blason que le roi Charles VII a délivré en  1467 à deux pauvres bûcherons qui ont, dans les forêts du côté de Die dans la Drôme, sauvé le dauphin, égaré, des griffes d’un ours.

Cette distinction honorifique figure sur la pierre tombale qui recouvrent les dépouilles  de Richaud et de sa mère dans le cimetière d’Althen-des-Paluds. Elle est le signe tangible de l’importance que la famille attache à cet anoblissement, à cette reconnaissance sociale. Richaud lui-même n’y était pas insensible et ce statut familial permet de comprendre la place du destin, du « fatum » et, à la limite, de la prédestination dans l’œuvre de Richaud.

Son père, professeur de lycée, est le cinquième enfant d’Auguste Sylvain, gendarme. Une de ses tantes, religieuse, a fui la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en Angleterre. L’autre a épousé Camille Girard cafetier à Grillon. Un de ses oncles décède célibataire dans ce village.

Ce contexte familial pèsera beaucoup sur la formation de la personnalité du jeune Richaud et alimentera son sentiment de  « décalage »  par rapport à une normalité sociale très prégnante dans cette société communautaire comtadine du début du XXe siècle, close, repliée sur elle-même et fracturée (L’affaire Dreyfus la divise intimement). Il est aussi tiraillé par les appartenances religieuses différentes de ses familles paternelle et maternelle, qui semblent proches, l’une et l’autre, de la bigoterie. Il écrit dans Interdit au public :

« J’ai eu la révélation, le jour de la prière. Ma grand-mère (Marie Rose Cardaire N. de l’A.) effroyablement catholique avait parfaitement chambré mon grand-père Richaud, protestant. Tous les soirs, nous les petits enfants, on faisait une prière pour celui dont il ne fallait pas dire le nom. »

Il nous précise que lui, il invoquait Gilles de Rais !

Dans La Confession publique, (p. 78), il écrit :

« J’ai eu une tante, qui pendant mon enfance, était religieuse en Angleterre. C’est elle qui m’a fait prendre les signes extérieurs de la religion en horreur. Elle venait quelquefois en vacances et quinze jours avant sa venue on me bourrait de prières, de bénédicités…

Il fallait que, pour elle, j’ai l’air de vivre complètement plongé dans la dévotion, alors, je me coupais sans arrêt et je recevais des baffes. Pendant longtemps, quand je voyais une bonne sœur, non seulement toutes sortes de prières me montaient à la tête, mais encore la chaleur des gifles. »

Ces sentiments ne feront que croître avec les premiers moments de la guerre, dont il rend compte dans La Douleur, mais aussi, de manière différente et plus distanciée, dans Le Mauvais, roman historique publié en 1945 où il met en scène un enfant  en bute au passé de ses parents et à une prédiction de diseuse de bonne aventure. Ils expliquent sûrement la fascination qu’ils exerçaient sur l’enfant et l’adolescent :

«  Quelqu’un que j’aurai bien voulu connaître, dans ma famille, c’est mon oncle Antoine (Dellière). Celui-là, c’était le voyou, il a foutu le camp à dix-huit ans et on n’en parlait jamais. Il avait dû faire quelque énorme blague. Deux ou trois fois, il est, je crois, dans la bonne tradition, revenu chercher des sous et faire du pétard chez ma grand’mère. Enfant, il m’intriguait beaucoup, et pour les faire enrager, quand au jour de l’an on me faisait écrire des cartes à toute la famille, j’en faisais une pour l’oncle Antoine.

Quand j’ai fait mon service militaire, un adjudant de la Légion m’a demandé avec beaucoup de ménagements pour ne pas me froisser -  si je n’avais pas un parent légionnaire. Il n’a pu me donner qu’un détail sur mon oncle Antoine (c’était sûrement lui, je veux que ce soit lui), c’était un homme qui parlait comme un livre et qui jouait de l’accordéon comme un dieu…

Oncle Antoine, vous ne devez pas être si vieux maintenant, un peu plus de cinquante ans, je me sens attaché à vous par mille liens. Donnez-moi la main, par-dessus les autres, verdis, aigris, rouillés de partages, de testaments et de « mensonges pieux ».

Je ne peux écouter un accordéon sans penser à lui, et cet instrument cher aux mauvais garçons fait pour moi entendre la vraie musique de la race, le chant blessé de la famille. (La Confession publique, pp. 78-79) »

Ce thème est déjà présent dans Comparses et l’introduction de La Création du Monde à travers, dans le premier, cet adolescent aveugle et le poids du destin, et, dans le second, le portrait tragique que le narrateur fait de lui-même.

Or ce sentiment de « décalage » ira croissant en fonction des événements qui marqueront sa vie et alimenteront son œuvre :

-       la relation ambiguë de sa mère avec un prisonnier allemand et la propre fascination de l’enfant pour cet athlète blond qui joue au football. En 1931, il le relatera dans La Douleur .

-       un grand amour de jeunesse à Caromb qui se terminera mal. Il l’évoque de manière elliptique dans La Confession Publique : « A dix huit ans j’aimais A.L. Elle contenait tout ce que je croyais qui faisait la vie, c’est-à-dire un ensemble de choses désastreuses. » Il semble bien que cette histoire d’amour malheureuse serve de trame au « journal d’Esther », la deuxième partie de La Barette rouge, publiée en 1938.

-       Enfin la rupture avec son frère en 1934 à la suite d’une «embrouille familiale à propos de la fiancée de ce dernier», assez confuse, mais dont les traces demeurent dans le souvenir de certaines personnes âgées de Caromb. Ce drame familial sert de toile de fond à L’Amour Fraternel publié en 1935.

Cet épisode émaille le premier « retour au pays natal », ce fut un échec ! Il récidivera après la mort de Jeanne Léger, même résultat : ses « amis » carpentrassiens se cotisent pour lui payer le billet de retour à Paris et se débarrasser de lui. Dans Interdit au public, il écrit :

 « Rêve : je mets Carpentras à feu et à sang ». Plus avant, le 27 avril, il note : « Puis l’affreuse histoire de Carpentras. Je dois dire que je ne suis pas tellement affecté par l’histoire elle-même mais par le temps, l’argent perdu non par le côté social de l’affaire. Il y a peut-être un goût russe en moi. Qui ne serait pas de l’humiliation puisque je les mets (?) tous au-dessous de zéro. »

Est-ce l’épilogue de « Poème » ou un aphorisme qu’il a jugé utile de placer là, lui-même ou l’éditeur ? Richaud, dans « La Confession publique, (p. 43) » revient sur cet épisode douloureux de 1934 et écrit :

« Quand je pense que j’ai failli mourir il y a neuf ans : si des gens charitables (C’est lui qui souligne) ne s’étaient pas occupés de moi….

Mais il ne faut pas être ingrat….

L’ingratitude est la chose qui me fait le plus horreur au monde.

Neuf ans. Je serai peut-être arrivé à m’oublier moi-même…»

Ce texte aurait donc été écrit en 1942-43. Les neuf ans évoqués renvoient à cette période particulièrement difficile de sa vie, que nous venons d’évoquer, constituée de ruptures et de renoncements imposés. Elle suit sa démobilisation du service militaire, cette période particulièrement brillante et légère de sa jeune existence, la seule effectivement « parisienne », qu’il a relatée par ailleurs et qui a eu droit aux honneurs de la presse, notamment au moment où, avec quelques enfants de grandes familles (Bel, par exemple, de la fromagerie du même nom), la cantine de l’Ecole Militaire fut transformée en salon littéraire et artistique. Y était accueilli, entre autre, Max Jacob. Comme il le narre dans « Il n’y a rien compris », il se déplaçait dans Paris dans la Roll-Royce de Cécile Sorel dont il est sensé rédiger les mémoires. Ou encore, la création du Prix des deux Magots : en 1933 :  membre fondateur du Prix des deux Magots avec Jacques Baron, André Derain, Robert Desnos, Isaac Grunbert, Alfred Janiot, Michel Lieris, Martyne, Armand Meggle, Henri Philippon (secrétaire général du Prix), Georges Ribemont – Dessaignes, Gaston – Louis Roux, Roger Vitrac.

Ce prix fut créé le jour où le Prix Goncourt a été attribué à André

Malraux pour « La condition humaine ». Le jury se réunit à 17 heures et le prix (1 300F – 100 x 13) est attribué à Raymond Queneau pour « Le chiendent ». Le propriétaire des Deux Magots Boulay apprenant par la presse la création du prix décidait de prendre en charge la dotation, (aujourd’hui : 7 622,45 €).

Il s’agit bien d’une véritable crise existentielle au terme de laquelle l’idée du suicide a pu constituer une réponse à la douleur et à la souffrance éprouvées dans la chair.

La boisson n’explique pas tout. Il semble que, eu égard à son extrême sensibilité, Richaud, qui se définit lui-même comme un homme de terre et de feuillages, subisse un phénomène d’acculturation qui le coupe et de la société paysanne qui l’attire et dont il se sent partie prenante, et de cette société parisienne qui perd « ses illusions » et son insouciance. Ne le qualifiera-t-on pas de « Prince de la Bohème dorée » de l’entre-deux-guerres ?

Il vient de quitter l’enseignement en abandonnant le professorat et ne supporte plus Paris. Il saisit l’occasion que lui offrent les croisières Paquet pour animer un voyage en Grèce, après  « l’affaire » de Caromb rapportée plus haut.

On pourrait aussi tenter de comprendre les raisons de son attachement à Saint Gens. Il semble bien que Richaud ait vu une analogie entre la condition qui est faite à ce jeune paysan et sa propre condition, ou plutôt, la représentation qu’il s’en fait, compte tenu de sa pudeur et de son bouillonnement intérieur. Ce conflit permanent explique la violence dont il s’accuse lui-même et sa difficulté à se contenir, à se plier aux contraintes de la vie en société. Dans « La Création du Monde, p. 16 », il écrit :

«  Dieu avait le rêve d’un paysan vierge et qui aurait atteint ses vingt ans sans s’éveiller. » et dans « La confession publique (p. 24) » : « Je ne suis jamais né.»

Il aspire à une « rusticité » impossible à vivre, à un ailleurs rêvé, fantasmatique, édénique qui lui permette de dépasser ces contingences sociales oppressantes.

Ainsi, le rapport à l’autre et le besoin maladif d’aimer et d’être aimé (« Depuis mon enfance, l’amour à la main, comme une arme je me promène dans le monde, cherchant un être à frapper. (La confession publique, p. 17) ») qui sont au fondement de sa personnalité, sont entravés par les contingences sociales, une morale étriquée et confinée dans laquelle le culte du secret, du non-dit empêche l’expression joyeuse des sentiments et bride le foisonnement de la personnalité.

Dans ce contexte, la propension à la boisson ne pourra qu’être exacerbée en tant que pis aller, que subterfuge pour se dissimuler à soi-même, d’autant plus que Richaud se trouve à la rencontre de deux cultures dans lesquelles sévissent deux formes d’alcoolisme qui vont se cumuler.

La Première Guerre mondiale a démocratisé l’usage du vin parmi les couches populaires rurales. Cet usage s’était déjà répandu dans la région depuis « les chambrées » qui naissent après le rattachement d’Avignon et du Comtat Venaissin à la France, à la suite de l’affaire de «la double imposition». Ce sont ces chambrées, où se rencontrent les Républicains et les Légitimistes après 1830, qui donneront naissance aux cercles républicains de 1848 et au social-radicalisme. A cette forme d’intempérance populaire et conviviale, il convient d’ajouter les médications de « bonnes femmes » à base d’alcoolat largement répandues, et notamment la mystérieuse «liqueur de lune»  présente dans tous les foyers, à laquelle Richaud fera maintes fois référence dans son œuvre et qui le fascine.

Nonobstant la hernie hattiale découverte à l’hôpital de Montpellier dans les derniers jours de sa vie et qui fournit une explication à certains débordements bachiques (« L’âme pure et le cœur soulevé de vin, on dort étendu sur les marches d’un escalier sale et (qu’)un passant, en vous poussant du pied, vous fait sourire. (La Création du Monde, p. 121) », il commence, dès l’adolescence, à fréquenter les « cafés à miroirs » et une forme plus urbaine et plus bourgeoise de l’alcoolisme, dont il se méfie :

« Dis-moi encore une fois que je suis un homme de la terre malgré cet anneau d’or et ces alcools peu sincères qui s’enchaînent et se bousculent dans mon estomac mystérieusement  éclairé. (La création du Monde, p. 4) »

En outre, il semble, d’après des témoignages concordants, que cette propension à la consommation d’alcool sous toutes ses formes, n’ait pas été le seul fait d’André de Richaud, mais largement répandue dans sa famille et parmi ses proches, notamment son frère. Et André de Richaud avait conscience de l’inanité de ce recours aux paradis artificiels comme il le reconnaît dans La Confession Publique, (p. 58):

« Il faut être aveugle ou fou pour se contenter de soi et de son propre univers. Les stupéfiants et l’alcool peuvent seuls nous donner ce monde merveilleux auquel nous manquons.

Et l’on revient de l’alcool déchiré, blessé, comme de courses interminables dans des contrées inconnues. On ne se souvient de rien voilà le grand enchantement. Au moment où on a passé la barrière, on est devenu étranger à soi-même. Votre vie s’est dédoublée, les allers et retours dans ce monde sans rivages sont imprévisibles. Au moment le plus imprévu, on suit l’enivrant Inconnu. Laissant tout aux vivants. Surtout les plaisirs. »

et (p. 69)

« Je lis dans un journal qu’on a peut-être inventé le sous-marin qui produit lui-même son atmosphère. Un peu comme moi. Il faut me nourrir de moi-même. Trouver une passion, un vice dans lequel je m’enferme jusqu’à en perdre la raison et qui me permette d’atteindre le plus haut sommet de la vie.

    Mais cela se passera à votre insu et c’est ce qui vous choque. Les stupéfiants, l’alcool surtout ont cela de terrible qu’ils font qu’à mesure qu’on croit disparaître du monde, on ne lui apparaît que plus crûment. Vous abandonnez votre corps ivre et c’est alors, en votre absence, qu’il devient un encombrement pour tout le monde. Et vos meilleurs amis ne peuvent le dissimuler à la police qui rôde toujours par-là. »

Mais la pression sociale est tellement forte, la douleur si tenace ! Et l’accoutumance si traîtresse !

Enfin ! Richaud est mort des complications liées à une affection ancienne de caractère tuberculinique. Et cette maladie, endémique encore à l’époque, est presque toujours passée sous silence. Or elle a grandement obéré son cursus, en l’empêchant de présenter l’agrégation de philosophie et en lui interdisant donc la carrière à laquelle il aurait pu prétendre. Lors d’un entretien, Edmond Charlot a insisté sur cet aspect de sa vie en faisant l’analogie avec le destin d’Albert Camus, et il m’affirmait que l’impossibilité de poursuivre ce cursus avait eu une importance insoupçonnée sur la vie de l’auteur du « Mythe de Sisyphe ».

Jean-Pierre Chabrol, dans « Le manchot », un livre de souvenirs familiaux, fait référence à la correspondance épistolaire que son père, un instituteur gardois, mutilé de la Grande Guerre, a entretenu avec André de Richaud, sans avoir jamais rencontré le poète. Dans le fonds Jacques Mayer, on trouve aussi des courriers qui confirment cet attachement de Richaud aux séquelles et aux traumatismes de la guerre. La guerre évoque bien sûr tous les bouleversements sociétaux qu’elle a entraînés et cette génération sacrifiée. Les premières pages de « La Douleur » et la description d’Althen-des-Paluds est à cet égard saisissante. Mais aussi ce basculement  irrésistible d’un monde dans l’autre qu’on n’a pas voulu et qui vous construit, vous façonne irrémédiablement. Dans « La confession publique, (p. 88) », Richaud écrit :

« Il y a deux hommes en moi », dit Racine et la vie n’est que la lutte à mort de ces deux hommes. Un seul doit survivre. L’homme-second nous le sécrétons comme un ectoplasme, chaque heure de nous le construit avec patience, en dehors de notre volonté, « Horrible ! horrible ! horrible ! » celui que le temps construit pour quelques-uns d’entre nous. Il m’a été donné de voir mon double et j’en ai été blessé pour des mois. » Et, à la page précédente, « Un matin, au sommet de ses trente ans, on sent un regard qui vous glace la nuque. Un regard venu de cette période aveuglante parce que trop claire, de l’enfance…Trente ans qui vous collent à la peau. Ce n’est pas rien. Il m’a fallu des mois pour défaire ces liens compliqués et qui se compliquaient chaque jour. Mes ongles se sont tordus aux chaînes et mes doigts ont saigné. Cet affreux masque attaché derrière ma tête et des lambeaux de mes lèvres et de mes paupières sont restés collés à lui. Les lèvres de ma jeunesse et ces paupières d’enfance qui, en se soulevant, me firent cadeau d’un monde d’enchantements. Ce monde, quelle puissance maléfique me l’avait caché à ce jour ? Ne cherchons pas les responsables dans les boîtes des bouquinistes, dans l’arbre généalogique ou dans les poubelles des amis, L’être que j’ai sécrété à plaisir au point d’en faire une image si semblable à moi-même m’a dissimulé le monde pendant qu’il me cachait en lui. »

Terrible aveux de chiasme ontique d’un nœud gordien qu’on n’arrive jamais à trancher ! Il aurait pu se traduire par un dédoublement de la personnalité chez un individu qui n’aurait pas eu la capacité de se connaître aussi lucidement lui-même et d’exercer une aussi grande maîtrise sur soi.

Le portrait qu’a laissé du poète son ami et congénère de lycée Pierre

Seghers dans Richaud du Comtat confirme ce tourment existentiel, profond et insaisissable :

« Dans sa blouse noire, sous ses cheveux noirs et embroussaillés, Richaud ressemblait à un Gréco, hautes paupières aux longs cils sous un large front, les lèvres fortes. Exubérant et rêveur, violent et réservé, il marchait déjà dans la vie comme sur un talus, un peu séparé de notre route, plus près que nous des arbres et des branches : un homme de terre et de feuillages.

Quelle poursuite de lui-même, dès ses débuts, l’entraînait dans un dédale de fantômes ? On eut dit, parfois, qu’un garçon solidement bâti partait, en silence, pour un pays sans poids, sans consistance. Que cherchait-il, qui cherchait-il ? Le tablier noir des pensionnaires de province, les longues promenades du Dimanche, punis et pauvres sous la conduite d’un pion,… tout ce repli à l’âge de l’élan devaient sans doute creuser une plaie que les mots seuls – la poésie – pouvaient enchanter sinon guérir. Combien de fois Richaud ne nous semblait-il pas sorti de ses propres rêves ou de ses cauchemars ? Il y avait en lui quelque chose de fantastique et, déjà, de volontairement égaré. Il était un camarade parmi les autres et, tout à coup, on le sentait confusément s’en aller derrière notre décor, ou revenir d’un monde intérieur dont nous n’avions même pas  l’idée. Il inventait, il écrivait, il racontait. Peu. Ne se livrait, à demi, qu’aux rares amis qui partageaient avec lui l’amour des poètes. Une vie seconde – de carnaval ou non, ce n’est pas notre affaire – commençait à s’organiser. »

C’est ce jeune homme qui, grâce à une bourse, du fait de sa condition d’orphelin de guerre – et il semble bien que son grand-père maternel aurait  préféré obtenir  quelque chose de plus tangible, notamment une licence de débit de tabac – va poursuivre des études supérieures à l’université. A Aix-en-Provence.

Il sera pion au lycée Mignet, avec Marcel Pagnol. Il se liera avec Dragon, le libraire, le conservateur de la Méjeannes, Jaume Guiran, un jeune peintre, Joseph d’Arbaud… Il rencontrera Maurras, par exemple :

« Mort aussi de Charles Maurras (aux premières neiges, ils tombent comme des mouches). Maurras que j’ai un peu connu à Martigues. Cas curieux du sourd qui n’entend que ce qu’on le force à entendre. Ce front de bélier qui était aussi celui de Ronsard, sourd aussi. Et qui croit inventer ce qu’on lui dicte. Il se croyait toujours au siècle de Louis XIV et construisait dans un style faux grec un véritable état imaginaire et imaginé. « Prince des nuées », c’est un de ses titres, je crois mais il n’entendait pas que c’était de lui qu’il parlait. (Interdit au public) ».

 Il a relaté cette période de sa vie de manière assez prolixe dans « Il n’y a rien compris » ; mais il reste beaucoup à découvrir pour mieux pénétrer la personnalité de l’écrivain et saisir la portée visionnaire de son oeuvre.

C’est dans ce contexte que Bernard Grasset confie à Joseph Delteil, l’auteur en vogue de la maison d’édition, la direction d’une collection : « Les Grands Evénements du Monde ». Ce dernier, fasciné par son nouvel ami qui lui ressemble étrangement, confie à Richaud le premier titre de la nouvelle collection. Ce sera « La Création du Monde », premier et unique ouvrage de cette collection dont on connaît mal les intentions et les objectifs. Ce thème de « La Création du Monde » est récurrent à l’époque. Un tableau célèbre et condamné (La naissance du monde de Courbet) qui fascine les milieux de la psychanalyse, une œuvre de Darius Milhaud sur un poème de Blaise Cendrars, la théorie générale de la Relativité, celle des quantas…

 

 

Découvertes en surfant sur le Net

Les références d’un poème, « Anonyme » d’André de Richaud, dans les archives de la bibliothèque d’Harvard aux Etats-Unis. Poème inconnu, qui, semble-t-il, n’a pas été publié dans un recueil. Il s’agit d’un texte publié par la revue Transition éditée par Eugène Jolas et Karl Einstein en 1937. Philippe Rein en a déposé la photocopie au Fonds. La couverture, une  illustration de Duchamp. Excusez du peu !

 

Karl Einstein, toujours

Notre amie Liliane Meffre, germaniste et historienne de l’Art à l’Université de Bourgogne, vient de     publier aux presses de la Sorbonne une étude de première importance sur Karl Einstein. Elle met au premier plan son rôle majeur de « passeur » entre les cultures et les cercles de réflexion des européens et de « découvreur » des signes et du « dicible informulé » des avant-gardes du début du XXe siècle. Cette publication a été saluée par la première page du cahier « Livres » du Monde en Novembre dernier.

Nous ne pouvons que nous réjouir des liens qui s’établissent ainsi entre les hommes et les femmes qui ont, par leurs réflexions et leurs actions, ouvert les champs du possible à un moment particulièrement crucial de l’histoire de l’humanité, ce moment de cristallisation des sentiments nationaux et des aspirations démocratiques, d’enfermement dans des schémas d’intellection du monde réducteurs et régressifs. Nous tentons aujourd’hui, péniblement et dans la confusion, de sortir de ces impasses intellectuelles et politiques.

Albert Camus

Madame Jacqueline Lévi-Valensi, présidente de la Société des études camusiennes a déposé au Fonds le chapitre de sa thèse non publiée à ce jour dans lequel elle traite de la lecture par Camus de la Douleur et ainsi de l’influence de Richaud sur le jeune Camus. On sait que cette lecture lui a été conseillée par son professeur de philosophie au Lycée d’Alger, Jean Grenier. Jean Grenier a fait la connaissance de Richaud lors de l’été 1929 au château de Lourmarin dans le cadre des résidences de la Fondation Laurent Vuibert. Henri Bosco était le troisième invité.

Lors de l’entretien que Jean Daniel, le directeur du Nouvel Observateur, a accordé à Philippe Rein, ce dernier a relaté la première rencontre Camus – Richaud à laquelle il a participé au moment de la fondation de la revue Caliban dont il fut le premier rédacteur en chef. Nous ne pouvons que souhaiter que Jean Daniel accepte de verser ce témoignage de première importance au Fonds André de Richaud.

Robert Desnos

Madame Marie-Claire Dumas, membre de notre association, est surtout connue pour ses travaux sur Robert Desnos et suggère une démarche commune entre notre association et l’association des Amis de Robert Desnos. Une nouvelle piste s’ouvre ainsi. Nous savons, en effet, que les deux poètes se sont rencontrés à Paris dans les années trente et qu’ils sont l’un et l’autre membres fondateurs du Prix des Deux magots en 1933.

Darius Milhaud

On sait que Darius Milhaud a écrit la musique de scène des deux premières pièces de Richaud, Village et le Château des Papes. On sait moins qu’il a mis en musique des poèmes d’André de Richaud en 1931.
Philippe Rein, en fin limier, a découvert l’existence d’un fonds « Darius Milhaud » à l’université de Mills Collége California.
Contact pris avec la responsable administrative, Mlle Janice BROWN, il a découvert que cette œuvre avait été enregistrée vers 1992 sur un disque intitulé « Les œuvres pour quatuor vocal et instruments » de Darius Milhaud. Malheureusement, le label a fermé en 1993. Interprètes : Ensemble Erwantung et divers chanteurs dont Laurent Naouri. Références France du disque : Re.581292.
Philippe a retrouvé la partition éditée par Salabert et la dépose au Fonds. Bravo et merci pour cette trouvaille qui, nous l’espérons, va donner des idées et des envies aux mélomanes !

Darius Milhaud, encore.

Darius Milhaud est aussi l’auteur de l’opéra  Esther de Carpentras  sur un livret d’Armand Lunel, autre célèbre Aixois très lié à la communauté juive de Carpentras, « les juifs du Pape ».

Esther est un célèbre poème érotique, le seul semble-t-il pour cette époque, de la littérature juive du XIVe siècle. Quelques centaines de vers ont été retrouvés à la fin du XIXe siècle en Grande Bretagne et retraduits en yddish et en français.

On ne peut pas ne pas faire le rapprochement entre cette anecdote et le nom de l’héroïne de la Barette Rouge, d’autant plus que le héros se prénomme Siffrein, Evêque de Carpentras qui a donné son nom à la cathédrale !

Rendez-vous manqué

Contact a été pris avec Madame Imbert, conservatrice de la bibliothèque Inguimbertine à Carpentras et rendez-vous arrêté. Malheureusement, un contre-temps fâcheux n’a pas permis la rencontre. Le bureau de notre association souhaite associer à notre démarche cette importante institution culturelle carpentrassienne qui recèle nombre de trésors, dont le fonds François Jouve dans lequel nous espérons retrouver des courriers d’André de Richaud et des textes de son adolescence, notamment, lorsqu’il fréquentait « le four du blondin ».

Foisonnement

Grâce à Marie-Claude Char, contact a pu être noué avec Madeleine Attal, comédienne et femme de radio, qui a fréquenté et connu André de Richaud par l’intermédiaire de Joseph Delteil, et est toujours émerveillée par le poète d’Althen-des-Paluds.

Liliane Meffre nous parle par ailleurs du dépôt du docteur Jacques Mayer et de cette contribution décisive dans la découverte de la personnalité du poète.

Colloque

Ce foisonnement laisse bien augurer du colloque que nous avons l’intention d’organiser, parce que le sujet le mérite : les « découvertes » que nous faisons tous les jours démontrent la richesse de la matière et de la nécessité de leur donner la dimension littéraire et philosophique dans une approche scientifique.

Ce colloque donc suppose la mobilisation de chacun d’entre nous et des amis de nos amis afin que nous puissions, dès la fin du premier semestre de cette année en arrêter les thèmes et lancer l’appel à contributions.

Jean Chaisse