Société des études André de Richaud
Bulletin de liaison n°13
Mai 2007

 

On n'est jamais trahi; on se sert des autres pour se trahir soi-même.

 

Siège social et administratif : 21, rue de la grande monnaie 84000 Avignon

 

12 mai 2007
Visite du
Domaine de
La Pré Fantasti
à Caromb

« La maison hantée »

dans laquelle André de Richaud a situé l’action de la deuxième partie de son roman
« La Barette rouge »

 

La Barette Rouge

 

Programme

15 heures : rendez-vous  et accueil au domaine Avenue Charles de Gaulle (route du Barroux – après l’embranchement du Paty à droite)

15 heures 30 : Visite commentée par Monsieur Frédéric Ribas, conseiller municipal chargé du patrimoine et Madame Sialelli, Présidente de l’Association pour la sauvegarde du patrimoine de Caromb.

17 heures : fin de la visite et retour au village, chapelle des Pénitents, sur le Cours

17 heures 30 : Présentation par Jean Chaisse, Président de la Société des études André de Richaud du romancier et de son roman « La Barette rouge »

18 heures : Lecture de « Fragments » par Alain Cesco-Résia et Edith Sakalyté, comédiens professionnels,
Il s’agit de l’adaptation par Alain Cesco-Resia pour la scène de la deuxième partie, intitulée « Le roman d’Esther », du roman d’André de Richaud sus évoqué*.

19 heures : apéritif offert par la Municipalité de Caromb


Avant la visite, quelques repères historiques et littéraires

 

 « CAR », en indo-européen, signifie montagne ; et cette racine, que l’on retrouve à l’origine aussi bien de Carpentras que de Caromb, manifeste bien que nous nous trouvons là à un point de rupture entre deux mondes : la plaine du Comtat et la montagne, ce mont battu par les vents et inhospitalier au possible.

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A l’époque de la domination romaine, deux peuples, les Néminiens et les Voconces, s’affrontaient en ces confins, les uns déjà sous l’influence de Rome, les autres plus rétifs à la culture et à la civilisation gréco-latine.

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Dès le Moyen-Age, on exploita sur le domaine une carrière de pierres qui auraient servi à la construction du palais des Papes à Avignon, notamment. C’est avec des rebus de cette exploitation qu’aurait été construit l’immeuble dont la ruine fait l’objet d’une sauvegarde par la municipalité de Caromb.

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Au XVIIème siècle, Mafféo Barbérini, élu pape sous le nom de Urbain VIII (celui qui fit condamner Galileo Galilée en 1633, et, en 1643, le livre de Jansénius « L’Augustinus ») aurait exilé ses deux neveux cardinaux (François et Antoine) loin de Rome, à Caromb, dans les Etats pontificaux, parce qu’ils semblaient très perméables aux idées des Libertins et se seraient livrés à l’alchimie  en vue de transformer le plomb en or grâce à la « pierre philosophale ».

 

La Pré Fantasti (détail)
La Pré Fantasti (détail)

 

Le fonds François-Vincent Raspail (1794-1878) de l’Inguimbertine, entre autre, [90 liasses de documents divers : politique, microchimie, médecine. 2770 manuscrits, parmi lesquels : un Evangéliaire grec (IXe s.) [fonds Peiresc-Mazaugues]; un Bréviaire d'Autun (XVe s.); de Giovanni Boccacio, Des Cas des Nobles Hommes et femmes (1460); un Missel de Saint-Trophime d'Arles (XVe s.); de Bertrand Boisset, Traité d'arpentage et de bornage (La siensa de destrar - la siensa d'atermenar, 1405, Ms 327); un Megillâh (rouleau d'Esther, XVIIIe s.). Mention particulière doit être faite des papiers Peiresc : correspondance avec Barclay, Rubens, Gassendi, Aleandro, le rabbin Azubi de Carpentras, les frères Dupuy, Guillaume du Vair (1556-1661); notes et dossiers sur tous les sujets : astronomie, médecine, agriculture, archéologie, philologie et nombreuses copies d'actes et de chartes perdus et plans et dessins de monuments disparus; fonds maçonnique] porte témoignage de la prégnance de ces idées dans la pensée comtadine de cette époque et de convergences entre philosophie libertine (au sens du XVIIème siècle), la culture juive comtadine et l’alchimie.

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Certains historiens vont même jusqu’à parler d’hérésie  et d’une tentative de renouveau de la religion cathare. Or  Richaud, en fonction de ce qu’il note à propos de la sexualité aussi bien dans « La création du Monde »: 

« L’enchantement des choses irréelles commençait. » et dans ces « choses irréelles » il range aussi bien « les pures lois de la Science et les plus folles extravagances de la Poésie (La création du Monde p.16) », les sentiments et les émotions, toutes les constructions intellectuelles que les hommes peuvent concevoir, la magie et les religions, les espoirs et les craintes, les envies et les désirs, les théorèmes et les axiomes, les lois de la physique et les lois de l’économie, les mathématiques, en fait, tout ce qui ressort de l’activité humaine, mu par les pulsions et les rêves, par cette part de l’homme ou de la femme qu’ils ne maîtrisent pas au plus profond d’eux-mêmes, l’instinct et l’intuition, comme l’a développé quelques années auparavant Henri Bergson dans « L’évolution créatrice ». Mais « La notion d’élan vital de Bergson qui confond dans le même mouvement la création artistique et la génération – ce que nous appelons la fécondité -  ne tient pas compte de la mort, mais surtout tend vers un panthéisme impersonnaliste dans ce sens qu’il ne marque pas suffisamment la crispation et l’isolement de la subjectivité, moment inéluctable de notre dialectique (Lévinas). »,

que dans le manuscrit « Interdit au public »:
 
« Autant les mots ne me font pas peur, autant les gestes me gênent. Comme au régiment, les histoires à la chambrée (j’étais le premier à en inventer de salées), mais un type qui pour faire rire vous montre son truc raide ne m’a jamais amusé. Peut-être mon hérédité protestante. Peut-être aussi un amour du secret pour les choses de la chair. » Cette opposition entre le mot et le geste est révélatrice d’un dilemme insoluble qu’il a lui-même formulé dans  La Confession publique, (p.28) : « pourquoi reprocher à quelqu’un de vous avoir trahi, alors qu’on est soi-même un buisson de trahisons ? D’ailleurs on n’est jamais trahi, on se sert des autres pour se trahir soi-même. Partant d’un élément vrai, l’amour construit un être légendaire. Vous l’avez fait de votre sang. Il ne vit que par vous. Il vit sa vie propre et en dehors de toute réalité. Pendant ce temps, l’être réel – l’objet aimé, disait Jarry – vit sa vie propre ; « Je ne vous ai rien demandé » ; pas du tout que vous le reconstruisiez sur un plan qui vous est agréable. Il marche, il agit, il aime, pendant qu’à son insu vous vous délectez d’une image qui devient de moins en moins ressemblante.
A la fin vous êtes tout surpris si l’animal réel brise d’un coup l’image qu’il ignorait et vous criez à la trahison. Voilà la profonde injustice.
La douceur consécutive à ce massacre ? Ce n’est pas la peine d’en parler.
Mon passé est un vaste musée de statues brisées. Je reconnais entre mille, un visage, une main, un bras. »

semble attiré par la Gnose licencieuse et le refus du corps, de la corporéité et de la reproduction. « Un de leurs fils, le dernier, n’aurait pas de femme. C’était le plus beau, celui qui, dans toute famille et de toute éternité restera stérile : l’amant de la fleur et de la vague, l’Hippolyte et l’Orphée qui fait l’amour avec une lyre et ne sait que se faire désirer. », écrit-il dans « La création du Monde ». C’est Abel, bien sûr ; mais c’est aussi et surtout, à n’en pas douter, André de Richaud.                                 

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Les conditions mystérieuses de l’assassinat du félibre Marius Jouve en 1909 en ce lieu et les suspicions sur la rapidité de l’enquête de gendarmerie participent à entretenir aussi le mystère.                              

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L’ouvrage posthume d’André de Richaud intitulé « Il n’y a rien compris » est présenté comme un roman, alors qu’il s’agit, d’évidence, d’un livre de souvenirs sinon d’un journal ou de mémoires, d’une réflexion de l’auteur sur sa propre vie. Il est important de noter qu’il a prénommé le narrateur Siffrein et qu’il le présente comme un anti-héros, celui véritablement qui n’a rien compris à ce qu’aurait pu être la vie si elle avait un sens.

Amandier décharné
Amandier décharné

Or le personnage principal de « La Barette rouge » fuit, fuit sa douleur, son existence, ses souvenirs, ce qui le constitue, ces bêtes qui le rongent à l’intérieur de lui-même et le conduisent à sortir de lui-même, Siffrein. C’est aussi le patronyme du Saint protecteur de la ville qui commande la plaine, Carpentras.

André de Richaud a été attiré par les saints vénérés localement, Saint Siffrein, bien sûr, mais surtout Saint Gens, l’enfant de Monteux auquel la légende confère une aura d’anti-héros qui ne pouvait que séduire celui qui a écrit les derniers vers de Préface (Le droit d’asile) :

Diamant au fond de la boue
et qui s’écartèle de lueurs pour que le chercheur
guide ses pas vers ce râle du désir d’être délivré
O le bonheur de se sentir déterré et lavé
O le bonheur diamant de mourir dans une main sale
Enfin regardé…

 

 

Gens Bournareau ou Saint Gens

est né en 1104 à Monteux. Il menait paître les quelques vaches de son père dans la garrigue. Un jour, il s'éleva contre les pratiques superstitieuses et les coutumes païennes de ses concitoyens et fut chassé du village ; il se retira dans les collines du Beaucet, près de Saint Didier, avec deux vaches que son père lui avait données. Ses journées étaient faites de travail, de pénitence et de prière ; il ne dormait que très peu. On dit qu'il subjugua le loup qui avait égorgé l'une de ses vaches et le fit travailler à la place de la bête. Un jour, sa mère lui rendit visite, elle fut épuisée et assoiffée par la chaleur, Gens troua la roche avec son doigt et aussitôt jaillit une source qui ne tarira jamais. Gens mourut à 23 ans. Son tombeau se trouve toujours dans l'ancienne chapelle de l'ermitage.
 « L'analyse de deux tableaux représentant Saint Gens, patron de la Provence, et objet d'un culte encore vivace, permet de mettre en avant le caractère polysémique de l'image, sujette à des interprétations contrastées, voire antagonistes. Derrière la représentation ostentatoire d'un thème religieux, se trouve la prégnance d'une revendication identitaire. Ce que les fervents de Gens revendiquent, en opposition aux responsables religieux, c'est une appartenance locale et régionale portée par les leaders laïcs de la communauté. (Guillemin. A. (Ecole hautes études sci. sociales, 13002 Marseille). »

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Gens, pour Richaud, c’est un personnage joycien ou musilien, « l’homme sans qualité », le poète du « Droit d’asile », l’ancrage et la revendication identitaire, celui auquel il  a toujours voulu ressembler sans y arriver jamais. Le Siffrein de « Il n’y a rein compris » comme celui de « La Barette rouge », tragique comme un héros de comédie est l’antithèse de l’humble Gens, l’homme réduit à sa seule humanité. Il est dans le siècle et tente de jouer le rôle de son rang. Mais le zèle et l’ardeur sans faille au service d’une métaphysique qui fait religion suscitent « ces bêtes qui rongent » ou ces pas de deux à l’égard des autres, ces incompréhensions qui rétrécissent le chemin sur lequel il chemine : « A mesure qu’il s’élevait dans la vie, le chemin se rétrécissait. Mais comment appeler vie ce buisson d’angoisse, de remords, d’occasions manquées dans lequel il se débattait depuis l’adolescence ? Certes, il avait été paresseux, peu courageux, mais s’il était dans cet état, c’était parce qu’il n’avait pas profité des mauvaises occasions. Pour être franc, souvent il ne les avait même pas vues. Il n’avait pas non plus profité des occasions honnêtes ». (Lettre à Robert Morel non datée (fonds de Richaud)

 

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Saint Siffrein

D’après la légende, Siffredus aurait été ordonné prêtre par Saint-Césaire à 30 ans et serait mort à un âge très avancé, après un épiscopat important dans le royaume de Gothie. Il fut moine à l'abbaye de Lérins puis évêque de Carpentras au début du VII° siècle. Lui est attribuée la construction de plusieurs églises à Carpentras et à Venasque. L'évêché de Carpentras fut fondé vers le milieu du V° siècle ; cependant, ses pasteurs furent contraints, au cours des deux siècles suivants, de trouver refuge à Venasque en raison des troubles qui agitaient la région. Siffrein a laissé des traces fort anciennes dans la tradition religieuse et populaire qui vante sa vie austère, son zèle pastoral, son ardeur à prêcher l'Évangile, sa sollicitude pour les malades, son charisme pour délivrer les possédés du démon.                                         Il serait mort un 27 novembre à Venasque et sa fête liturgique est déjà fixée à cette date dans un martyrologe du XI° siècle. Son corps fut transféré avant le XIII° siècle à Carpentras dont il est le patron toujours célébré avec éclat. Ses reliques, sauvées de la profanation en 1793, sont encore conservées dans la cathédrale de Carpentras qui porte son nom.

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La Pré Fantasti avant sauvetage

Mais Siffrein, malade, harassé par son errance dans la montagne et malgré les bêtes qui s’acharnent, revient sur ces pas, aux confins du monde habité, policé. Une bastide, à mi-pente de la colline du Paty, marque la limite entre les deux mondes, solitaire et isolée, ouverte sur la plaine mais attachée inexorablement à la montagne et à la sauvagine. Pressé par la fièvre, le froid et la pluie, il cogne aux volets fermés, et une jeune femme, apeurée mais déterminée, vient voir qui heurte à la porte et demande secours. Esther apparaît.


Il s’agit d’un prénom mixte. Il est essentiellement connu à travers le personnage du Livre d’Esther ou Tanakh, repris parmi les Livres historiques de l'Ancien Testament, et l’héroïne de la tragédie de Racine, du même nom, représentée pour la première fois le 26 janvier 1689 à Saint-Cyr. Madame de Maintenon vient de créer Saint-Cyr pour des jeunes filles nobles mais sans fortune. Fidèle aux conceptions jésuites, elle est convaincue de la valeur pédagogique du théâtre. C'est ainsi que les jeunes filles se retrouvent tout d'abord à interpréter Cinna. Mais la ferveur avec laquelle elles jouent les scènes de passion amoureuse entraîne l'arrêt des représentations. Madame de Maintenon fait donc appel à Racine pour qu'il écrive sur « quelque sujet de piété et de morale, une espèce de poème où le chant fut mêlé avec le récit ». Depuis Phèdre (1677), Racine n'écrit plus pour le théâtre : il se consacre essentiellement à son rôle d'historiographe de Louis XIV. Il s'est également replongé dans la foi janséniste au point de se rallier à leur vision du théâtre, qu'ils considèrent comme un art impur, et de défendre à son fils d'assister à des pièces profanes. Il peut donc paraître surprenant que Racine écrive, en 1689, une nouvelle pièce de théâtre, Esther. Afin de comprendre cet apparent paradoxe, il est nécessaire de souligner deux éléments : tout d'abord, Racine fait avec cette pièce un acte de courtisanerie puisqu'elle lui est commandée par Madame de Maintenon (épouse secrète de Louis XIV) ; de plus, il accomplit un acte de piété en choisissant un thème biblique tiré du Livre d'Esther. (Source : wikipedia)

 


Armand Lunel

Outre Racine, en 1926, Armand Lunel a publié à la NRF « Esther de Carpentras » et son ami, Darius Milhaud compose un opéra-minute (63 minutes) du même nom qui sera créé à l’Opéra Comique le 3 Février 1938, l’année où Grasset publie « La Barette rouge » de Richaud (Il a alors 31ans).

En l925, les Annales d’Avignon et du Comtat Venaissin ont publié un article de P.Pansier intitulé Le roman d’Esther de Crescas du Cailar :
« Le roman du médecin juif Crescas du Cailar est une amplification de l’histoire biblique d’Esther. Il en existe deux versions : l’une, hébraïque ;  l’autre, provençale. Zung, le premier, a fait connaître le poème hébraïque d’après un livre de prières du rite d’Avignon (1).
Ce poème est une œuvre assez solennelle. Meyer a publié la version provençale d’après un manuscrit appartenant M. Adler, de Londres . Celle-ci est une franche et curieuse parodie.


La Pré Fantastie : gravure


La difficulté de cette publication venant de ce fait : c’est que le poème provençal de Crescas a été transcrit en caractères hébraïques. Meyer a surmonté cet obstacle et a fait repasser le texte, de l’écriture hébraïque, à l’écriture romane. Il est évident que dans cette double transposition graphique : premièrement des sons provençaux en lettres hébraïques ; deuxièmement de l’écriture hébraïque, en sons provençaux équivalents ; double transposition exécutée à cinq siècles d’intervalle, certains termes ont pu être pas mal défigurés. C’est ce qui explique pourquoi, malgré toute la science de Meyer, quelques passages sont restés obscurs.
Ce poème est intéressant pour nous tant au point de vue de l’histoire du dialecte, qu’au point de vue littéraire, puisque c’est un des rares spécimens de la poésie avignonnaise du XIVème siècle. Aussi nous a-t-il paru digne d’être republié accompagné de la traduction en provençal moderne qui le mettra à la portée de tous. Au point de vue linguistique il ne présente rien de bien particulier ; Crescas a écrit son œuvre dans la langue qui se parlait alors à Avignon, langue dont nous avons exposé les règles.(2)
J’ai peu de détails sur la vie de Crescas ; si minimes qu’ils soient ils nous fixeront sur la date à laquelle a pu être composé son roman.
Crescas appartenait à une famille de médecins juifs qui ont exercé à Avignon pendant deux siècles. Cette famille était originaire du Cailar
Crescas était déjà un personnage quand je le rencontre à Avignon en 1353, le 10 juin, achetant une vigne, ce qui suppose qu’il possédait une honorable fortune. En 1357, je le trouve donnant ses soins à une riche bourgeoise Douceline de Sade. En 1350, il soigne un serviteur de la même Douceline.
Son fils, Abraham Bellaut du Cailar, exerçait la médecine à Avignon vers 1376-1426 ; un de leur descendant, Mossé du Cailar y pratiquait la chirurgie vers 1471-1489.
Voilà tous les renseignements bibliographiques que je possède sur Crescas du Cailar. Ils sont suffisants pour nous indiquer que la parodie d’Esther a été écrite vers le milieu du XIVème siècle.

Les vers de Crescas ressemblent à ceux de son contemporain, Bertrand Boisset, d’Arles, en ce sens que la rime y cloche autant que la mesure. Mais, pour Crescas, la double transcription qu’a subie son œuvre, peut, à la rigueur, expliquer une partie de ces défauts.


La Pré Fantasti : entrée

Nous ne connaîtrions rien de la vie de Crescas que l’origine avignonnaise de son auteur se dénoncerait dans maint détail de son poème. Il emploie certains termes spéciaux à Avignon : comme lieureia, livrée, dans le sens de : palais, habitation, logement. Il donne le nom de Comtat aux provinces du royaume de Perse. Le gouverneur du Comtat Venayssin s’appelait le Recteur ; Crescas ne manque pas d’introduire des personnages analogues à la cour d’Assuérus (vers 48, 124, 175).


La Pré Fantasti : entrée avant sauvetage

Il est fait allusion, au cours de ce poème, à un certain nombre d’événements locaux dont généralement le sens nous échappe aujourd’hui. Parmi ceux qui sont restés intelligibles, notons une nouvelle mode stigmatisée par l’auteur : celle de se mettre à table par série : « A la novcla maniera / meton se a taula per lo teira ». Il signale aussi que, dans son temps, il y avait déjà pas mal de femmes qui aspiraient à porter la culotte : « encars vos dic saran tant gaias / que élas voldran portar las braias ».

Crescas nous donne le menu d’un banquet pantagruélique (vers 132-156) : on débute par un ragoût ou morteirol que l’on verse à plens peirols. Le bœuf et le mouton à la poivrade sont servis avec de la roquette et de la moutarde. On apporte après des chevreaux en gratonia (sauce ou purée), et des muges et des loups en gelée ou galantine. Vient ensuite un brouet de poules à la sauce cameline, sauce fameuse qu’on retrouve dans le viandier de Tallevent. Le rôti se compose d’oies farcies, perdrix, chapons gras, chevreuils, bœufs et cerfs sauvages, servis avec du persil et de la bourrache. Des faisans constituent un entremet substantiel. On mange ensuite des tartes et du ris au sumac ; mais ce dernier service était recommandé par les médecins pour faciliter la digestion et conforter l’estomac. Le dessert se compose de piments et gaufres au sucre ; comme fruits : poires et coings, ce qui nous indique que ce banquet eut lieu à l’entrée de l’hiver.
Certainement dans ce passage Crescas prenait à partie nos seigneurs les cardinaux qui donnaient dans leurs palais des festins d’une magnificence et d’une prodigalité incroyable si elles n’étaient attestées par des récits contemporains.(3)


La Pré Fantasti : escalier intérieur

Nous ne possédons que les 448 premiers vers du roman de Crescas. Son récit est un peu différent de celui de la tradition biblique. Vasti est condamnée au feu pour avoir refusé de paraître nue devant toute la cour à la fin d’un banquet. L’histoire s’arrête au moment où Esther nondum carnaliter cognita a sa première entrevue avec le roi.
Cette parodie d’Esther avait un caractère traditionnel tel, qu’à la fin du XVIIème siècle, un rabbin de Lisle Mardochée Astruc sur le poème ou les données de Crescas, fit une tragédie burlesque. Nous ne connaissons cette tragédie que par une édition revue et commentée qu’en fit Jacob de Lunel, rabbin de Carpentras en 1774.(4) Les 448 vers de Crescas correspondent aux deux premiers actes de la tragédie.

L’habitude de jouer des farces théâtrales le jour de la fête d’Esther, était très ancienne. En effet, l’article 74 des statuts des juifs d’Avignon de 1558, dit : « Ne porra nul home ou fame de nostre comune jouer, ne faire jouer farces ny bals avecques instrumenz ny tambourin despuys le jour qu’est de caresme prenant, que ne soyent passés les troys jours de Pasques, s’il n’est qu’il en aye permission et licence de messieurs de la justice préalablement(5) ». Il s’agissait des Pâques chrétiennes, et, cette défense avait pour but de prohiber toute réjouissance pendant la sainte période quadragésimale, la fête d’Esther ou de Purim tombant souvent pendant le carême chrétien. »

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Jacob Lunel (Cp v.1672-d.entre 1757 et 1765 RCp 1754), rabbin, est l’auteur de "La Reine Esther", imprimée à Carpentras en 1774. Il subit une saisie de ses livres, en 1755, à Avignon et est contraint de se réfugier à Bordeaux avec son fils Mardochée (il avait plus de 80 ans). Son exil était dû à des ouvrages de critique de la religion catholique. Il revint en grâce, ayant composé un poème en faveur de la guérison de Louis XV après l'attentat de Damiens (1757). Il semble bien qu’il s’agisse d’un ancêtre d’Armand Lunel, professeur de philosophie et le dernier locuteur du shuadit, l’hebraïco-comtadin, auteur du livret de l’opéra comique sus évoqué dans lequel chante, entre autre, un personnage prénommé « Vaucluse ». Parmi les autres personnages, « Le cardinal-évèque » tenu par Paul-Henri Vergnes, le jour de la création, « Cacan » et le gardien du sérail, tenu par André Balbon, « Esther » tenu par Cyla. 

André de Richaud était proche de Darius Milhaud. Et ils ont collaboré à la suite de leur rencontre à Lourmarin, l’été 1929. Ce dernier a écrit la musique de scène de « Village » et du « Château des Papes », comédies de Richaud montées au théâtre de l’Atelier par Charles Dullin en 1931 et 1932. En 1933, il a composé « Adages » sur un poème de Richaud.  
En conséquence, le choix du prénom de l’héroïne de « La Barette rouge » ne peut relever du pur hasard. Bien au contraire, comme le choix de Siffrein.
Enfin, on ne peut pas ne pas rappeler cette confidence livrée au détour d’une phrase dans « La confession publique » : « A dix huit ans, j’aimais A.L…. Elle contenait en raccourci tout ce que je croyais qui faisait la vie, c’est à dire un ensemble de choses désastreuses».
En 1925, Richaud séjournait chez son oncle Bourguignon, coiffeur à Caromb, et jouait au football dans l’équipe locale. Il n’avait pas encore écrit « Lettre à un étudiant sur la séduction », publiée en 1949 dans Caliban.

 

Notes :

 

(1) : Histoire littéraire de la France, t. 31. p. 649

(2) : Histoire de la langue provençale à Avignon du XIIème au XIXème siècle, t. 1, Avignon, Aubanel frères.

(3) : Cf. Bosco : un dîner offert au Pape Clément V par le cardinal di Pélagru annales d'Avignon et du Comtat, t. II p.113.

(4) : On ne connaît de cette édition que l’exemplaire de la bibliothèque de Carpentras sur lequel, a été faite la réédition de E.Sabatier : La reine Esther, tragédie provençale, Nîmes, 1877, in-18, de XLI et 83 p.

(5) : Bibl. d'Avignon, ms, 2666.

 

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